Regards Avril 1999 - Les Idées

Alain Finkielkraut
'L'impitoyable conservatisme du mouvement'

Par Jean-Paul Jouary


Philosophe, écrivain et professeur à l'école Polytechnique, Alain Finkielkraut était l'invité de la rencontre co-initiée par regards et espacesmarx le 4 février 1999. L'auteur de la Défaite de la pensée (Gallimard, 1989), du Nouveau désordre amoureux (Seuil, 1997) et de l'Humanité perdue (Seuil, 1998) venait de publier l'Ingratitude (Gallimard, 1999) et avait annoncé un exposé sur "le mythe du XXIe siècle"...

 

Alain Finkielkraut commençait par noter l'obsessionnel enthousiasme des progressistes pour le XXIe siècle, s'y adaptant par avance, selon lui. Et de reprendre la curieuse question du philosophe polonais Kolakowski, exilé en 1968 pour cause d'aspiration démocratique : "comment être libéral-socialiste-conservateur ?", et son mot d'ordre tout aussi étrange "Avancer vers l'arrière !" Finkielkraut reprend à son compte le raisonnement qui a pu y conduire.

Le conservateur, tout d'abord : selon la tradition, il se défie du changement, fait son deuil d'une "fin de l'histoire", refuse toute confiance aveugle à la Raison, s'effraye de toute approche symbolique de la technique. Ce qui est possible n'est pas pour autant souhaitable pour lui, et la suppression du mal n'est pas conditionné par un changement social. Pour le conservateur, "la politique ne peut prétendre résoudre tous les problèmes humains", "une part de notre misère est incurable". Finkielkraut : "le XXe siècle a donné raison à cette méfiance conservatrice."

Kolakowski remarquait ensuite que la tradition libérale refuse de brider la concurrence pour l'égalitarisme, par crainte du totalitarisme, et que la tradition socialiste voit dans l'omniprésence du marché la menace d'une société invivable, brisant sur son passage aussi bien l'art que les sciences et la religion.

Finkielkraut poursuit : "Avancer vers l'arrière ?" Les socialistes admettent le marché, les libéraux assument l'héritage de l'"Etat-providence", si bien qu'un seul personnage a disparu : le conservateur. Dans les médias, le qualificatif "dérangeant" est devenu positif, et "orthodoxe" négatif. Une sorte de "révolte subventionnée", commente Finkielkraut. L'appétit du XXIe siècle est fait d'espérance envers l'innovation et d'acceptation de toute innovation au nom de l'historicité. Si bien que les techniques de manipulation de la matière, du vivant, de l'image, de l'information (hommage appuyé à Régis Debray) finissent par ne plus inquiéter personne (tel est du moins le présupposé de Finkielkraut) et provoquer un inquiétant "pourquoi pas ?"

Dès lors, poursuit-il, toute résistance à la nouveauté technique est tournée en dérision. "Le mouvement est devenu notre loi", à l'inverse des périodes passées ; il n'y a donc plus de "conservateurs". Et de prendre l'exemple du dopage en sport, "métaphore de notre monde" : la seule innovation concevable serait l'arrêt du dopage, donc le recul des performances ! Sous le nom honni de conservatisme, il y a le pourtant salutaire effort pour "s'arracher à ce processus". Conclusion avec Camus : toute génération se croit vouée à refaire le monde, alors que la tâche la plus importante est d'empêcher que le monde ne se défasse ! Et si être progressiste aujourd'hui revenait à s'opposer à l'"impitoyable conservatisme du mouvement" ? (1)

On s'en doute, cet exposé ne pouvait qu'inviter le public à un débat tous azimuts : Camus et la bombe atomique, l'école et l'ordinateur, la pensée et la technique, Foucault et le pouvoir, le gauchisme et les cartes à jouer du communisme, la discipline, la bio-éthique, l'information... Entre deux échanges passionnés, Alain Finkielkraut glisse deux pistes de réflexion originales. La première : si, au temps de Marx, revenir à la technique conduisait à la matière, aujourd'hui le virtuel, l'abstraction, la dématérialisation informatique engendrent parmi les praticiens des nouvelles technologies un étrange mélange de technique et de folle spiritualité. La seconde : le besoin d'information fut satisfait au XIXe siècle, avec les journaux, donc bien avant la révolution informationnelle.

Soirée stimulante, que le public quitta sans ingratitude...


1. Cette proposition d'Alain Finkielkraut pouvait prendre un relief particulier en lisant le Monde des 21-22 février 1999, qui publiait un entretien avec Claude Allègre. Celui-ci – que personne n'ose plus qualifier "de gauche" – qualifiait l'ensemble des enseignants qui s'opposent à sa politique de "révolutionnaires du statu quo".

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