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Régis Debray et Monique Sicard. Par Jean-Paul Jouary |
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| Monique Sicard, géologue au CNRS, puis organisatrice d'expositions scientifiques, puis scénariste et réalisatrice de cinéma, puis écrivain médiologue. Régis Debray, agrégé de philosophie, puis guérillero en Amérique latine, puis écrivain, puis responsable de politique étrangère, écrivain encore, avant de fonder la "médiologie" comme discipline non systématique. La soirée du 21 janvier dernier fut une invitation aux chemins de traverses (1). |
| "Une image n'a pas besoin d'images pour fonctionner"... On pouvait ne rien voir ni rien entendre de l'écran géant posé au stade Charléty pour la récente finale de coupe du monde de football, et pourtant bénéficier de la fonction symbolique de l'image. De même que, sortant de la première projection cinématographique, en noir et blanc, les spectateurs bouleversés ont pu raconter que le spectacle était en couleurs ! Monique Sicard multiplie d'emblée les exemples pour faire sentir en quoi une image est toujours plus qu'une image, et comment le regard humain est toujours "fabriqué". Au départ des images : une technique nouvelle ; à l'arrivée : une nouvelle façon de voir ; entre les deux : l'image est vécue comme un objet. En témoigne l'intérêt que les savants ont de tout temps porté aux nouvelles images : des planches anatomiques de Vésale aux représentations virtuelles de l'univers ou des particules, en passant par les observations galiléennes truquées sur la gravure, ou les premières photographies et films animés, "les images savantes sont une sorte de pathologie qui permet de comprendre comment fonctionnent les images dites normales, y compris quotidiennes". C'est trente de ces images qu'explore Monique Sicard dans la Fabrique du regard. L'image scientifique se donnant comme innocente, elle peut fonctionner comme outil de connaissance. Ainsi le cratère lunaire que Galilée invente pour accentuer le relief contient-il paradoxalement plus de vérité que le spectacle trompeur de la Lune elle-même. Paradoxe, et problème : "les images construisent notre rapport au monde", donc notre action sur lui, et elles-mêmes sont produites par des techniques. Qui donc finira par introduire ce processus dans l'histoire des idées et des connaissances ? Qui donc intégrera l'histoire de nos regards dans l'histoire elle-même ? D'exemple en exemple, Monique Sicard (qui, dans son livre, analyse 30 images dans cet esprit) a implicitement répondu à la question "pourquoi des médiologues ?" |
| Il revenait alors à Régis Debray de préciser la signification de cette démarche ("la médiologie"), qui, on l'aura compris, met à contribution toutes les disciplines. "Le médiologue ne parle pas de l'Image, mais des images ; pas pour en cerner l'essence, mais pour comprendre comment elles se fabriquent, à quoi elles servent, avec quoi elles nous mettent en rapport." La médiologie étudie aussi bien les écritures que les routes, l'apparition du papier de bois (corrélat de la démocratie, pour Balzac) que la bicyclette (corrélat du féminisme et de l'individualisme), ou encore les réseaux ferrés, routiers, postaux, électriques (corrélat de l'idée de Nation). Elle est ainsi l'"étude des fonctions sociales supérieures (religion, art, philosophie, politique,...) dans leur rapport aux moyens de transmissions et de transports", résume Régis Debray. Ainsi le passage des monuments de pierre aux "monuments de papier" permet-il la lecture de la Bible par tous les croyants et crée les conditions du protestantisme. Ou encore l'invention de la photographie a-t-elle, selon le mot de Picasso, "rendu libres" les peintres. Le nomadisme dans le désert est ainsi lié aussi au monothéisme transcendant, seule possibilité d'obtenir un "dieu portatif", comme le socialisme fut inséparable de la typographie au plomb qui peut répandre le livre, le journal, l'école. "Est-ce un hasard si tous les fondateurs des partis socialistes furent des typographes, à commencer par Pierre Leroux, inventeur du mot socialisme ?" Et Régis Debray de rapporter ses travaux à ce qui spécifie notre espèce : les acquisitions techniques et culturelles ne sont pas dans le génome, elles ne sont transmises dans l'espace et le temps que par des médias matériels, d'ordre culturel. En ce sens, "la technique invente l'homme", depuis les premiers silex taillés. Hommage à Leroi-Gourhan. Fort développement de Régis Debray sur le lien essentiel entre les appareillages techniques, le rapport espace-temps, les institutions et pratiques socio-politiques, les idéologies. La médiologie apparaît comme l'enfant de Mac Luhan et de Bourdieu, de l'exploration des effets techniques et de celle des rapports entre communication et stratégies symboliques. De même qu'au XIXe siècle, l'écologie relie le vivant à ses milieux physiques et la sociologie relie l'individu à ses conditions sociales, la médiologie se propose d'explorer les médiations qui articulent culture et techniques, séparées de façon dominante depuis l'Antiquité. |
| La discussion ne pouvait que donner un faible aperçu des chantiers à ouvrir : le rôle des images dans l'histoire des sciences, la sexuation des techniques, le rapport des techniques avec le capitalisme, la baisse de crédibilité des images, l'histoire culturelle du regard sur la nature... |
| Il ne restait plus assez de temps pour évoquer, par exemple, le rôle de la peinture, entre techniques et production du regard... Il faudra y revenir. |
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1. A lire absolument : Monique Sicard, la Fabrique du regard, éditions Odile-Jacob, 1998). Régis Debray, Croire, voir, faire. "Traverses" (éditions Odile-Jacob, 1998) ; ainsi que le n° 6 des Cahiers de médiologie (éditions Gallimard). |