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Le sport et l'argent Par Donatien Schramm |
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Débat entre Marie-George Buffet* et Jérôme Bureau** |
| Marie-George Buffet : “ Le mouvement sportif fonctionne grâce à ses champions, ses pratiquants, mais aussi et surtout à ces personnes formidables que sont les bénévoles. ” |
| Jérôme Bureau : “ Je préfère un organisateur privé intelligent et qui a une conception saine de l'avenir du sport qu'une fédération dirigée par un incompétent. ” |
| Marie-George Buffet : Les droits de retransmission des événements sportifs connaissent une véritable inflation mais je ne pense pas qu'il n'y ait qu'un responsable de la situation. Les médias se font concurrence, certaines fédérations sportives jouent le jeu du plus offrant. Ce système s'est installé depuis déjà quelques années. Fort heureusement, quelques voix s'élèvent pour s'inquiéter de cette dérive. L'exemple le plus frappant est celui des Jeux Olympiques. Tous les pays pourront-ils acheter les droits de retransmission ? M. Le Lay exprime son inquiétude. D'autres demandent une réglementation. Mais cette réglementation existe. Et certains voudraient la remettre en cause. Le "Club Europe" (1) souhaite discuter directement avec les chaînes de télévision des droits de retransmission de certains matches. La Fédération se bat pour garder le droit à la négociation, qui permet une certaine redistribution entre tous les clubs de première et deuxième division, même s'il faut améliorer, à mon avis, cette redistribution. |
| Jérôme Bureau : Patrick Le Lay trouve la facture trop lourde puisqu'il la paie. Tout le monde commence à trouver ces droits trop chers, Canal plus comme les chaînes allemandes qui considèrent que la Ligue des Champions ne vaut pas les millions qu'elles paient. Sur ce sujet, comme à propos de l'arrêt Bosman, la question de fond est : le sport est-il un secteur économique comme un autre ? Ou un secteur protégé ? Doit-il exister une "exception sportive" en France et en Europe ? Je ne sais pas si le pouvoir politique peut répondre à cette question difficile. Le pouvoir sportif, lui, n'a pas vraiment de réponse. Personnellement, je n'ai pas de certitude. Le sport doit-il échapper totalement à une règle économique à peu près partagée dans le monde ? L'entrée en bourse des clubs de football en est un exemple. Si le sport est une entreprise comme une autre, je ne vois pas ce qui empêcherait sa cotation en bourse. Mais sa nature même est contradictoire avec le jeu de la bourse. |
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Marie-George Buffet :
Le fait que le sport génère une activité économique et des masses financières extrêmement importantes, ne peut être ignoré. On ne peut non plus continuer à vivre comme si on n'avait affaire qu'à des clubs amateurs. Des règles de transparence, de comptabilité, de gestion doivent s'appliquer. Il faudra sans doute, et vite, établir une convention collective. Une zone de non-droit, hors du code du travail, avec des salariés complètement dépendants de contrats, n'est pas vivable. Mais un club n'est pas une entreprise. Son but n'est pas de dégager des profits pour des actionnaires, mais de participer à des compétitions et de les gagner. Il n'a plus de sens sans l'enjeu de la compétition et l'incertitude de la compétition dans le sport. Evitons que l'objectif premier du sport – le dépassement individuel ou collectif pour obtenir la victoire – soit dévoyé, parce qu'on va lui appliquer les lois de la concurrence. Je n'aime pas trop l'expression "exception sportive", mais je crois qu'il faut reconnaître la singularité de la pratique sportive. Garde-t-on au mouvement sportif le pouvoir d'organiser les compétitions et d'en définir les règles ou laisse-t-on un groupe privé organiser un championnat à sa guise ?
La cotation en Bourse n'est pas pour moi une question de principe. Je ne suis pas opposée à l'actionnariat populaire, celui des supporters. Mais il a ses limites. Et ce n'est pas celui dont parle le "Club Europe". Pour les investisseurs, les actionnaires, la rentabilité vient de l'image du club, qui n'est pas obligatoirement liée à la victoire immédiate. Certains clubs n'ont pas gagné leur championnat national, mais continuent à offrir cette rentabilité grâce à leur histoire, leur notoriété. La baisse de leurs résultats fera, à terme, partir les investisseurs. Ce processus nie l'incertitude sportive. Je pense enfin qu'il faut conserver un lien entre le public et les clubs, même les plus grands. Pourquoi des collectivités comme la Ville de Paris, de Marseille, les conseils généraux n'auraient-ils plus le droit de verser des subventions aux clubs ? L'Olympique de Marseille ne se résume pas à l'entreprise Dreyfus. Pour les Marseillais, c'est bien autre chose... |
| Jérôme Bureau : Je partage votre opinion : l'objectif d'un club de football est de créer, non des richesses, mais de l'émotion, du plaisir, toutes choses qui ne sont pas quantifiables, pas cotables en bourse. La difficulté tient aux formes de professionnalisation des structures qu'il faut trouver. Elles ne peuvent plus être celles d'autrefois, avec des structures un peu archaïques, fédérales ou locales. Vous évoquez le lien avec le public à travers les collectivités territoriales. Ce lien peut être plus direct comme en Italie, en Angleterre, en Espagne. Entre le Barça et ses 120 000 socios, il est beaucoup plus direct que s'il y avait la Generalitat de Catalunya ou la mairie de Barcelone entre le club et ses supporters. |
| Marie-George Buffet : La professionnalisation n'est pas un phénomène critiquable en soi. Elle est même parfois souhaitable. Un athlète de haut niveau a besoin de temps, de bonnes conditions d'entraînement. Mon souci, c'est que ce sport professionnel demeure au sein de la structure fédérale. |
| Jérôme Bureau : C'est le moins mauvais système. |
| Marie-George Buffet : Et l'enjeu de Bruxelles. Le document de la Commission européenne de la concurrence ne prend pas en compte la réalité, l'identité du mouvement sportif. Alors, soit on risque de connaître la situation des Etats-Unis : trois ou quatre sports professionnels très développés d'une part et un sport universitaire, de l'autre... |
| Jérôme Bureau : Mais une pratique sportive de masse qui n'est pas négligeable ! |
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Marie-George Buffet :
Certes. Mais ces deux mondes se côtoient sans se rencontrer. Je pense au contraire qu'au sein du mouvement fédéral, il peut exister un "compagnonnage" entre une pratique amateur qui se développe et un sport professionnel. Seule la structure fédérale permet une certaine solidarité. On parle de football parce que c'est le sport le plus populaire. Mais ce qui va se passer pour le football aura des effets pour tous les autres sports. A côté d'un sport qui se professionnalise, de plus en plus de pratiques sportives différentes s'instaurent. Qui va tout prendre en charge ? Les fédérations. Il faut donc qu'elles aient les moyens de fonctionner. Et le sport professionnel, avec l'argent qu'il apporte, contribue à une certaine redistribution.
L'autre choix consiste à considérer que le sport amateur relève de l'Etat et le professionnel de l'investissement privé ! |
| Jérôme Bureau : Je ne suis pas tout à fait d'accord. En caricaturant, je préfère un organisateur privé intelligent et qui a une conception saine de l'avenir du sport à une fédération dirigée par un incompétent. Voyez l'exemple du Tour de France. Ce qu'a fait Jean-Marie Leblanc, organisateur privé à la tête de l'épreuve, a plutôt favorisé, ces dernières années, le développement du cyclisme. Ce n'est pas la structure qui fait le succès ou l'échec d'un sport... Ce qui me choque, aujourd'hui, c'est qu'aucun contrôle ne s'exerce sur ces structures. Une structure privée subit le contrôle de l'argent. Une structure fédérale ne subit pas de véritable contrôle, ni des licenciés, ni du ministère de tutelle. Je ne crois pas que la structure fédérale réponde à toutes les exigences du sport d'aujourd'hui. |
| Marie-George Buffet : Certes, Jean-Marie Leblanc mène bien son affaire. Mais quand il y a eu problème, c'est la Fédération française de Cyclisme qui a été en capacité de réagir efficacement. A partir du moment où l'événement qu'elle organise ne lui permettrait plus de fonctionner financièrement, une organisation privée ne le prendrait plus en charge. Donc elle ne garantit nullement la pérennité de la pratique sportive. Cela dit, les structures fédérales, telles qu'elles existent aujourd'hui, assument-elles toutes pleinement leur rôle ? Non. C'est une de mes préoccupations. Précisément parce que la pratique sportive s'élargit, révélant d'énormes enjeux sociaux, économiques, d'aménagement du territoire. L'envie grandit que les décisions soient prises avec les acteurs et les actrices de cette vie fédérale. Enfin, il existe un pouvoir de l'Etat. Qu'il n'ait pas toujours été utilisé... |
| Jérôme Bureau : Il n'a pas été utilisé. |
| Marie-George Buffet : Mais on peut l'utiliser. On peut, en cas de dérives graves dans une fédération, mettre fin à une convention et ne plus verser une subvention. On peut aller plus loin et retirer un agrément... Le pouvoir public a les moyens d'exercer un certain nombre de contrôles. Il faut ensuite en accepter les conséquences, ce qui n'est pas toujours facile. Mais le mouvement sportif ne devrait pas avoir besoin de gendarmes pour fonctionner. Il doit trouver en lui-même les forces de sa propre rénovation. Le politique ne peut le régir. |
| Jérôme Bureau : Samaranch a accompli des choses positives en vingt ans de présidence du Comité international olympique. Il a su notamment mettre en place cette "administration centrale". C'est une solution. Cela dit, cette administration tient sa légitimité d'élus, ce qui complique la situation quand on connaît les budgets. Avec deux pays candidats et 27,50 francs de droits de télévision, le CIO ne provoquerait aucune ambition... Il faudrait retrouver dans les fédérations françaises ce double système : un secteur construit comme une entreprise, autour de gens rétribués dont c'est le métier et un secteur élu. Le contrôle de l'Etat n'est pas forcément le meilleur. Le meilleur demeure le contrôle démocratique. Il faut donc trouver le point d'équilibre entre le "tout professionnel" qui transforme en entreprises les clubs, les fédérations, les instances internationales du sport et le "tout-bénévole", le "tout- fédéral", qui sort un peu en miettes de ces dernières années, où l'argent est arrivé de façon massive. |
| Marie-George Buffet : Il existe une immense diversité de pratiques sportives. La démarche peut être la même pour tous, et même pour l'ensemble du monde associatif ; elle ne s'appliquera pas de la même manière. Il faut maintenir l'idée que les dirigeants sont des élus bénévoles. Des bénévoles auxquels il faut donner le temps et les moyens de se mêler de la vie démocratique de leur fédération. |
| Jérôme Bureau : Il y a un certain paradoxe à faire fonctionner un secteur sur le bénévolat, c'est-à-dire de l'emploi non rétribué, alors qu'on ne cesse de chercher de nouveaux emplois. Il existe là un formidable gisement d'emplois. |
| Marie-George Buffet : Mais ce n'est plus de la vie associative. |
| Jérôme Bureau : La loi date de 1901, il en faut peut-être une autre. La vie associative n'est plus la même cent ans plus tard. |
| Marie-George Buffet : La vie associative doit être indépendante des pouvoirs. On ne peut en faire ni une institution, ni une administration, ni une entreprise. Qu'un président de fédération soit clairement indemnisé ne me choque pas. Mais qu'on n'en fasse pas un salarié. Jérôme Bureau : Si sa fédération le paie, il n'y a pas de problèmes. |
| Marie-George Buffet : Mais c'est un élu. S'il est battu, c'en est terminé. Il faut lui garder ce caractère-là, ce n'est pas un salarié. |
| Jérôme Bureau : Je préférerais que plus de gens puissent se consacrer totalement à la gestion des clubs, des fédérations, du mouvement sportif. Ils y acquerraient plus de professionnalisme. |
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Marie-George Buffet :
Mais, en disant cela, vous niez ce qui fait l'engagement bénévole : c'est un acte de liberté, un choix individuel qui le fonde. Si à un certain niveau de gestion, des présidents posent la question de la transparence de leur indemnisation, je ne peux être que d'accord.
J'aimerais revenir sur un autre problème. On me dit souvent : "Ce que vous faites ne sert à rien. Vous êtes isolée au sein de l'Union européenne." Je pense qu'on ne peut attendre les décisions de l'Union européenne et internationales. Il faut prendre des initiatives, les mettre en débat. Pour le dopage, on s'aperçoit que je ne suis pas trop isolée. En tout cas, de moins en moins. J'ai proposé que la formation des jeunes sportifs soit à l'ordre du jour de la réunion des ministres européens du 31 mai. Parallèlement, je l'ai inscrite dans la loi française. Si le 31 mai, on n'a pas avancé sur cette question, ma demande aura été inefficace. Mais c'est parce qu'on pourra en débattre qu'il sera peut-être possible d'avancer. Concernant le CIO, si dans le mouvement sportif, personne ne prend d'initiative, rien ne bougera. Or beaucoup de questions, l'élection des membres du CIO, la place des CNO, etc. se posent. Le débat doit s'ouvrir... |
| Jérôme Bureau : Vous ne pouvez pas vous substituer au mouvement sportif. |
| Marie-George Buffet : Je ne le souhaite pas. |
| Jérôme Bureau : La réponse ne peut pas venir du politique. Elle viendra du mouvement sportif ou elle ne viendra pas. Vous pouvez aider, suggérer, impulser. Le bon exemple, c'est le dopage. Ce qui s'est passé en France a déclenché un processus. Le mouvement sportif lui-même aurait été incapable de l'engager. Il l'est et je suis plutôt optimiste. Concernant les problèmes de législation, de réglementation, d'organisation, c'est la même chose, particulièrement pour le CIO. S'il ne fait pas lui-même ce qu'il faut, il ne s'en sortira pas. |
| Marie-George Buffet : Il faut en effet que chacun soit en responsabilité. Je ne souhaite nullement que le pouvoir politique se substitue au mouvement sportif. L'Etat a des responsabilités – le dopage est aussi un problème de santé publique – mais c'est au mouvement sportif d'assumer son fonctionnement, son projet sportif, l'éthique. J'ai entendu à Lausanne des discours très politiques qui proposaient de remplacer le CIO par des structures étatiques mais surtout commerciales. Le mouvement sportif doit avoir son organisation internationale qui ne peut avoir de l'autorité, de la crédibilité que si elle se rénove de l'intérieur. |
| Jérôme Bureau : Pour que le CIO se rénove, il faudrait des signes marquants comme il y en a eu pour le dopage. Il y encore une chose dont souffre globalement le mouvement sportif au niveau international, c'est une certaine faiblesse de ses hommes. |
| Marie-George Buffet : On ne peut comparer tout le monde. Le mouvement sportif fonctionne grâce à ses champions et ses pratiquants, mais aussi à ses bénévoles. Qui y consacrent du temps, de l'énergie. |
| Jérôme Bureau : Il existe un vrai danger si le CIO ne trouve pas les moyens de se régénérer : ce pouvoir tombera aux mains des fédérations internationales, des hommes du politique, ou encore, ce qui me paraît plus évident, aux mains de M. Murdoch ou de Coca-Cola. Ce sera sa mort. |
| Marie-George Buffet : En deux, trois ans, tout peut basculer dans un sens ou dans l'autre. Nous traversons une époque cruciale pour le sport sur toute la planète. Y aura-t-il assez de voix au sein du CIO pour dire qu'il faut absolument que cela bouge ?... |
| Jérôme Bureau : Tout à fait d'accord. Cela va se jouer dans les deux ou trois ans. Comme pour le dopage. Les jeux de Sidney en 2000 vont revêtir une importance considérable de ce point de vue. |
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* Marie-George Buffet
devient adjointe au maire de Chatenay-Malabry en 1977. Elle est élue au Bureau national du PCF en 1994 et au Secrétariat depuis janvier 1997. Députée de Seine-Saint-Denis en juin 1997,
elle a été appelée au gouvernement au poste
de ministre de la Jeunesse et des Sports. ** Jérôme Bureau
à été journaliste à Libération, France-Football, l'Equipe-Magazine, puis au défunt le Sport.
En 1982, il est lauréat du prix du meilleur article sportif. Revenu dans le groupe Amaury il a été nommé directeur des rédactions (l'Equipe, l'Equipe-Magazine, Vélo, XL, ECT) en 1993. 1. Club regroupant les grandes équipes européennes de football, dont les budgets sont les plus élevés et qui disputent les coupes européennes. |