Regards Avril 1999 - L'Evénement

La bataille de l'eau
L'or bleu du monde

Par Pierre-Frédéric Tenière-Buchot*


Face à la crise de l'eau d'un monde surpeuplé, le développement durable préconisé par le rapport Bruntland reste la seule voie.

 

Pendant les dix-neuf premiers siècles de notre ère, la population mondiale a seulement décuplé. Puis en moins de dix ans, elle a augmenté à peu près autant qu'elle ne l'avait fait, avant 1900, en deux mille ans ! En 1950, nous étions 2,5 milliards d'humains. En 1990, 5 milliards. En juillet 1999, nous fêterons le sixième milliard... Les ressources en eau douce disponibles, elles, n'ont pas bougé depuis l'origine.
Aujourd'hui, un quart de la population mondiale (1,5 milliard d'hommes, de femmes et d'enfants) n'a pas accès à l'eau potable et 40 % (2,5 milliards) sont privés de système d'assainissement, ce qui entraîne la dégradation de leur état sanitaire. Les statistiques de l'Organisation mondiale de la Santé dénombraient, pour l'année 1990, environ 1 milliard d'individus (une personne sur cinq alors) atteints de maladies diarrhéiques chroniques. Chaque année, 2,5 millions de nos semblables, pour la plupart des enfants en bas âge, en meurent.

 

Quel discours quand on n'a pas d'eau ni de quoi se nourrir ?

Pasteur, Berthollet (1), Belgrand (2), pourquoi nous avez-vous abandonnés ? Pendant les années 70, puis les années 80, les Nations unies organisèrent deux "décennies de l'eau" et tous les experts de l'eau de la planète unirent leurs efforts. En vain. La situation générale, notamment celle des plus pauvres, n'a cessé de se dégrader. Les causes du mal sont relativement bien identifiées et répétées à l'envi dans les quelque deux cents conférences, colloques, symposiums (environ un par jour ouvrable) qui égrènent leur litanie de chiffres, de diagnostics, de scénarios d'évolution. Aux hydrologues se sont joints des médecins, des démographes, des économistes, des sociologues et, plus récemment, des politiques et des entrepreneurs. Cet élargissement, avec toute l'ambiguïté qu'il peut comporter, est plutôt un encouragement. A quoi sert en effet de comprendre sans jamais agir, à tout le moins au bon niveau ?
En 1972, eut lieu, à Stockholm, une grande conférence internationale sur l'environnement. Ce terme désignait alors essentiellement la protection de la nature et l'inquiétude devant l'épuisement des ressources naturelles et énergétiques. Les écologistes étaient issus (ce qui est toujours le cas) des pays les plus développés. L'environnement apparut aux représentants des pays les plus pauvres comme une nouvelle lubie des plus riches. Il convenait désormais d'emprunter les chemins de la vertu ? Ils comprenaient que les plus riches conserveraient leur avance, leur bloquant toute possibilité pratique de rattrapage. Quand on n'a pas d'eau ni de quoi se nourrir, il est difficile de supporter les discours sur la lutte contre le gaspillage. Pour ces assoiffés, l'environnement est à l'eau, ou plutôt au manque d'eau, ce que la brioche de Marie-Antoinette était au pain que réclamait le peuple. Cela finit mal pour Marie-Antoinette.

 

Le concept anglo-saxon de développement durable

Il pourrait en aller de même pour la plupart des politiques d'environnement, là où elles existent : dans les pays les plus riches, qui s'ingénient à traiter le superflu sans aborder l'essentiel. C'est ce qui apparut, après la conférence de Stockholm, à un certain nombre de participants. Parmi eux, Gro Harlem Brundtland qui, quinze ans plus tard, publia un rapport (3) qui présentait le concept de développement durable (sustainable development). Sustainable : soutenable, supportable, durable, peu importe, puisqu'il ne s'agit pas d'une idée française, d'où la difficulté de l'exprimer dans notre langue nationale. Qu'on en juge : le développement durable – c'est la traduction officielle – est le compromis qui doit exister entre les nécessités de protéger l'environnement, les efforts pour développer la société et les préoccupations économiques des marchés agricoles, industriels, commerciaux et financiers.
Cette approche anglo-saxonne concerne l'équilibre à établir entre des contraintes de société, d'environnement et d'économie. Dans ce but, des moyens de concertation sont établis entre les trois groupes d'intérêt : l'Etat pour la société, les citoyens pour l'environnement, les lobbies privés pour l'économie. De ce compromis à trois niveaux, où chacun accepte de céder quelque avantage aux deux autres, doit résulter une évolution harmonieuse acceptée (supportée) par tous. En appliquant ce concept aux ressources en eau, les écologistes acceptent que d'autres priorités (l'emploi, la lutte contre la pauvreté...) décalent des programmes d'économie d'eau ou de dépollution. De même, ils sont amenés à prendre en considération l'expansion des secteurs agricole, industriel et marchand. Les deux autres groupes d'acteurs évitent de leur côté tout dirigisme excessif pour l'Etat, toute avidité exagérée pour le secteur privé.

 

Indicateurs de pauvreté, renforcement institutionnel et gouvernance

Force est de reconnaître qu'en France, nous n'aimons pas de tels équilibres tertiaires. Nous sommes, de surcroît, attachés à définir où nous allons et pourquoi, plutôt que de savoir comment s'y prendre. Du développement durable, nous n'avons retenu que l'incantation conservatrice (pourvu que cela dure !) d'un avenir conforme au présent. C'est faire fausse route. Le message semble avoir été mieux compris sur le reste de la planète, sans doute parce que la situation hydraulique de nombreux pays est beaucoup plus précaire que la nôtre.
Le sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992, au delà de son retentissement médiatique, n'a pas eu d'effets concrets notables. La conférence d'évaluation, à New-York, en juin 1997, intitulée "Rio 5", l'a d'ailleurs souligné.
Une exception, toutefois, à cette déroute : la création d'une Commission du développement durable auprès du secrétariat général des Nations unies et l'apparition progressive d'outils dont l'usage semble prometteur :
- les indicateurs de développement durable et les indicateurs de pauvreté essaient d'adapter les instruments de mesure et d'évaluation aux situations de dénuement que l'on rencontre partout. (4)
- le renforcement institutionnel (capacity building), au lieu de se borner à analyser les causes du manque d'eau, des méfaits des inondations ou encore des dangers de la pollution, consiste à créer des structures administratives et opérationnelles instaurant une politique locale concrète (institutions, instruments juridiques, techniques, économiques, participation du public, formation).
- la "gouvernance" (governance) est l'aptitude démocratique que les pouvoirs publics, la société civile, les intérêts privés déploient pour participer, voire diriger, le développement durable de leur environnement. Les comités de bassin en France, un grand nombre d'organisations non gouvernementales, un peu partout dans le monde, sont des exemples de gouvernance. Lorsqu'un tel contrôle démocratique est opérationnel, c'est-à-dire qu'il responsabilise tous les usagers de l'eau, on parle de "bonne gouvernance".

 

Penser globalement, agir localement, la portée d'un slogan

Les grandes sociétés d'eau du secteur privé (en France, Suez-Lyonnaise des eaux, Vivendi-Compagnie générale des eaux, et l'association Saur-Bouygues-Electricité de France) ont également innové sur le plan juridique. Le développement de nouvelles formes de contrats de délégation de service public comme le BOT (6) font plus pour développer l'alimentation en eau potable et l'assainissement dans les très grandes villes mondiales que des décennies entières d'une politique craintive de prêts internationaux classiques.
A l'opposé, la généralisation du micro-crédit se basant sur l'exemple de la Banque Grameen (7) au Bangladesh soulève énormément d'espoirs et constitue, à n'en pas douter, une des grandes innovations de cette fin de siècle.
"Penser globalement, agir localement" était le slogan qui accompagnait la publication du rapport Brundtland sur le développement durable. Les slogans bien pensés ont une grande portée. Celui-ci préconise de procéder à peu près à l'inverse de nos habitudes (qui consistent à penser localement pour s'apercevoir qu'on ne peut agir globalement). Agir localement pour l'eau, c'est apprendre à devenir responsable. Il est encore et toujours temps.


* Gouverneur au Conseil mondial de l'eau, membre de l'Académie de l'eau, professeur associé au Conservatoire national des Arts et métiers à Paris.

1. Inventeur de l'eau de Javel.

2. Ingénieur d'Haussmann qui construisit les égouts parisiens.

3. Gro Harlem Brundtland, "Notre avenir à tous", rapport de la Commission mondiale sur l'Environnement et le Développement. Oxford University Press, 1987.

4. Voir l'agenda 21 de la Commission pour le développement durable et les indicateurs de pauvreté du Programme des Nations unies pour le développement.

6. Build, operate, transfer : construire, exploiter, transférer.

7. Muhammad Yunus, la Banque des pauvres, Odile Jacob.

retour