Regards Avril 1999 - Edito

Ecole, la balle est dans le camp du gouvernement

Par Henri Malberg


Ils étaient donc 30 000 ou 40 000 enseignants, selon les sources, dans les rues de Paris le samedi 20 mars. A l'échelle de la profession, c'est un mouvement exceptionnel. Certains criaient : "Allègre, démission". Et combien défilaient la rage au coeur d'avoir à descendre dans la rue contre les mesures d'un gouvernement qu'ils ont amené au pouvoir et qu'ils soutiennent encore. Ce serait un grand danger pour la gauche de mésestimer ce que ces gens ont voulu dire.
J'étais personnellement avec d'autres élus communistes sur le parcours de la manifestation, écoutant les remarques, et la colère, et la tristesse.
Mais comment diable M. Allègre a-t-il réussi à produire cela ? D'abord, par manque de respect. Quelle catégorie sociale, ouvrier, employé, paysan ou cadre accepterait qu'un ministre la caractérise en bloc comme conservatrice ou corporatiste, incapable de comprendre ses responsabilités dans la société – en l'occurrence à l'égard des enfants ? Comment s'adresser ainsi à un corps social – un million de personnes – qui fait le métier difficile à notre époque de former une personne, un citoyen cultivé sur fond de crise, de chômage, de mutation de société ? Comment dès lors s'étonner du sondage Sofres-le Nouvel Observateur (1) : 79 % des enseignants ont une mauvaise opinion du ministre Claude Allègre, 76 % pensent qu'il a tort sur le fond des réformes et sur le style, 56 % réclament son départ. Dans tous ces cas de figure, les électeurs socialistes à un ou deux points près répondent pareillement.

 

Le ministre contesté

A l'évidence, le blâme infligé au ministre tient à quelque chose de profond. Justement au respect et à la démocratie.
C'est ainsi. Les gens, les citoyens veulent être écoutés, consultés, associés. Ils ne reconnaissent à aucun parti, à aucun dirigeant, à aucun gouvernement, fût-ce celui de leur choix, à aucun ministre le droit de les prendre de haut. Et c'est bien ainsi.
Alors, pas de problème ? Pas de difficulté de fond née de la massification de l'école et de la vie actuelle en société ? Pas de divergences, voire de contradictions entre enseignants, entre spécialistes, entre parents et enseignants ? Voire des conflits d'intérêt, au moins si on les regarde à court terme. Mais peut-on fonder une politique sur une division exacerbée entre enseignants, et entre parents et enseignants sans prendre les plus graves risques ?
D'ailleurs, soit dit en passant, lesdits parents pensent plutôt du bien des enseignants.
Selon une enquête CSA-Libération-FR3 (2), les parents tout en réclamant des enseignants davantage de soutien aux élèves, des aménagements d'horaires, disent faire confiance aux enseignants à 82 %, rendre hommage à leurs compétences à 84 %, trouvent que leur rôle n'est pas suffisamment reconnu par la société à 71 %. A la question "ils ne travaillent pas assez", 65 % disent leur désaccord. Si le ministre avait commencé par dire cela et à se comporter comme tel, on n'en serait pas là.
Justement, entend-on, c'est un problème de forme et non de fond. Mais, en l'occurrence, la forme, c'est aussi du fond. L'exigence d'être écouté et respecté est au coeur de la crise de la politique. Dans des entretiens publiés, des élèves disent qu'il attendent de leurs enseignants du respect. C'est exactement la même question que les enseignants posent à leur ministre.
Et puis, la meilleure façon de ne pas se tromper, c'est encore de traiter sérieusement ses interlocuteurs et plus encore ses contradicteurs. Faute d'avoir engagé les choses de cette façon, le ministre se trouve devant la nécessité de reprendre le débat de fond avec les enseignants ou d'entrer dans une impasse.
La situation est d'autant plus préjudiciable qu'elle nuit au nécessaire débat sur ce qu'il faut changer dans l'enseignement du point de vue de son organisation, du contenu pédagogique, du temps scolaire, du rôle des enseignants...
Les choses en sont là et maintenant il faut recoudre, réparer. A l'évidence, il faut sortir du statu quo par le haut donc par un dialogue non biaisé. Comme nous l'écrivons dans le dossier publié dans ce numéro : "Un vrai débat sur les réformes s'impose, qui réunisse tous ceux qu'elles concernent. Au pouvoir politique de donner confiance, d'ouvrir des perspectives, en marquant une ambition réelle pour l'école. En deux mots, des objectifs et un budget !" (3)
La contribution du Parti communiste à ce débat vient de prendre la forme d'un projet de transformation de l'Ecole (4).

 

Europe

Les hasards du calendrier font cohabiter avec cette crise ce qui vient de se passer à Bruxelles.
La France et l'Europe viennent de vivre, avec la démission de la Commission de Bruxelles, un événement majeur qui a beaucoup à voir avec la citoyenneté et la démocratie. Les Français découvrent avec effarement ce qui, dans les milieux politiques, était connu. Ainsi un petit groupe de commissaires – 20 personnes – désignés par les gouvernements, disposent de pouvoirs exorbitants. A la tête de milliers de fonctionnaires, ils ont le pouvoir de déréglementer, de rappeler à l'ordre les gouvernements des Etats membres, de répartir des milliards de subvention.
Naturellement, comme toujours quand il y a manque de transparence et de démocratie, l'irresponsabilité, voire la corruption ne sont pas loin. Sans démocratie, sans maîtrise par les élus de la Banque centrale européenne ou de la Commission tant par les parlements nationaux que par l'Assemblée de Strasbourg, sans intervention politique, syndicale, associative, on voit où pourrait aller l'Europe.

 

Double parité

Les citoyens observent la vie politique, toutes griffes dehors. Et ils n'ont pas tort.
Au positif, ils sont attentifs à toute démarche qui leur indique une volonté d'écoute, de la modestie devant leurs attentes. C'est peut-être ce qui explique la réaction positive persistante devant la "liste parité-parité" qui s'est constituée à l'initiative du Parti communiste. Beaucoup de gens y voient la volonté d'un parti de donner leur place, à part égale, à des femmes, des hommes, des jeunes qui veulent trouver une expression à leurs aspirations progressistes sans pour autant s'engager sous la bannière d'un parti.


1. Sondage SOFRES, le Nouvel Observateur, 18-24 mars.

2. Libération du 11/3/99.

3. Voir le dossier.

4. L'Ecole et la nation, 1er trimestre 1999 : propositions du PCF, construire l'école de la réussite de tous.

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