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Autour des mots Par Gérard Streiff |
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| Les enquêtes de sémiométrie menées depuis une dizaine d'années par la Sofres indiquent que l'identité idéologique des partis politiques demeure forte. Brice Teinturier * évoque pour regards les valeurs des Français. |
| 1. La sémiométrie |
| La sémiométrie a pour but de définir la sensibilité particulière des individus en les faisant réagir à des mots qui sont porteurs de sens. Au fil d'un travail extrêmement important, la Sofres a constitué un corpus de 210 mots, mots sémantiquement stables, loin de tout effet de mode. Une véritable cartographie des mentalités des Français se dessine ainsi. |
| La méthode consiste à faire réagir les personnes interrogées (un échantillon représentatif de 2 700 personnes) sur chacun de ces mots, et leur permettre d'exprimer leur sentiment, en notant chaque terme sur une échelle allant de 3 à -3, selon qu'il leur semble plus ou moins agréable. A l'arrivée, c'est donc tout un système de valeurs qui apparaît, mesuré selon cinq axes : Devoir/Plaisir, Attachement/ Détachement, Matérialisme/Sublimation, Pragmatisme/ Idéalisme, Conquête/Repli. Tout l'intérêt est de faire réagir régulièrement les Français à ces mots pour mesurer l'évolution des mentalités. |
| Dans cette investigation sur les mots, les gens se livrent plus naturellement. C'est un matériel pur, solide, qui permet de voir les grands clivages et l'évolution, sur une longue durée, de la société française et de resituer les indicateurs récents et plus conjoncturels. Il est question par exemple d'un meilleur moral des Français. C'est exact. Et, en même temps, cette donnée est à replacer dans un contexte d'anxiété qui reste très fort. Quinze années de crise ont modifié les valeurs de Français. |
| 2. La frontière gauche-droite |
| Chaque électorat est typé. L'électorat du Front national est manifestement composé de plusieurs courants. Des thématiques tels que "argent", "richesse" (l'axe du matérialisme) sont très importants. Dans le même temps, des mots comme "art", "culture", "poésie", "réfléchir" sont fortement dévalorisés. Cet électorat manifeste en revanche un besoin de norme, d'autorité, et de façon agressive, en appuyant des mots comme "fusil", "armure", "muraille", "soldat". La notion de devoir est présente mais moins fortement cependant que dans l'électorat du RPR. L'électeur FN, en effet, n'est pas insensible aux concepts de plaisir : "désir", "charnel", "nager" sont bien vus. Il sous-note fortement des termes comme "étranger", "changement", "différences". Les valeurs de cet électorat dessinent une carte très territoriale, que l'on pourrait presque décrire ainsi : "je suis dans mon pavillon de banlieue, j'y suis bien, avec mon berger allemand, mon armure, derrière ma muraille..." |
| 3. Les électorats UDF-RPR |
| L'électorat UDF, si l'on prend l'axe Devoir/ Plaisir, sur-note le pôle Devoir, tels les mots "honneur", "dieu", "amitié", "foi", "élite". Inversement, il sous-note les mots constitutifs du pôle Plaisir, c'est-à-dire "rêve", "charnel", "moelleux"... sur un autre axe, on le voit privilégier les mots "famille", "fidélité", "honnêteté", "attachement". Il a un petit faible aussi pour le pragmatisme : les mots de "créateur", de "science" lui plaisent. |
| L'électorat RPR présente une carte de même allure que la précédente : le pôle Devoir est sur-noté, celui de Plaisir est minoré. Cependant, il existe entre ces deux électorats de droite des nuances : l'électeur RPR est attiré par les valeurs de "conquête", de "volontarisme", de "gloire", de "héros". la question du Plaisir n'est pas vraiment son problème. Mais il sous-note fortement les termes de "contestation", de "sauvage", de "désordre". On voit donc assez bien la différence entre ces deux électorats. L'UDF se méfie du plaisir ; le RPR est préoccupé par les débordements possibles de la liberté et l'ordre. |
| 4. L'électorat socialiste |
| Le registre change complètement avec l'électorat socialiste. Ce qui est une manière de démentir tous ceux qui pensent qu'il n'y a plus de différences entre les partis. Les références de l'électeur PS sont quasiment des valeurs inverses à celles de la droite. Il sous-note des mots chers à l'UDF, par exemple "élite", "patrie", "propriété". Mais il sur-note le pôle Plaisir, des mots comme "bohème", "poésie". Il est un peu du côté du Plaisir. Mais on peut dire qu'il privilégie plus des mots anti-droite qu'il n'exprime des valeurs propres. Il est plus "contre" que "pour". Dans une certaine mesure, c'est la force de cet électorat qui ainsi "ratisse large" ; c'est aussi sa faiblesse car il a besoin d'être motivé en permanence. |
| 5. L'électorat communiste |
| L'électorat du PCF présente une carte étonnante, très complexe, très compliquée. Comme le PS, il est en opposition aux valeurs de devoir : "ordre", "patrie", "élite", "soldat" sont autant de termes sous-notés. Et, à l'intérieur de ce schéma, on note des héritages, par exemple le reliquat d'une tradition anticléricale assez forte. Les mots de "foi", de "prêtre", de "dieu" sont fortement sous-notés. Ensuite, il se caractérise par son refus du matérialisme. Les termes de "richesse", de "précieux" sont tout à fait sous-notés. Enfin, il note bien le pôle de Plaisir : les mots de "liberté", "bonheur", "océan ", "désir", "île", "sauvage", "inconnu", "étranger" lui conviennent bien. |
| Si le clivage gauche/droite est donc net, à gauche les références de l'électeur PC diffèrent de celles du PS. Sur l'axe Détachement/Attachement, ses valeurs d'Attachement sont très fortes. Il ignore les termes indicatifs du repli comme "méfiance", "angoisse", "mort". Il semble au contraire rechercher une pacification des rapports humains. S'il sous-note "élégance", il souligne "modestie", "humilité", "amitié", "respect". Sensible au pôle Sublimation, il privilégie toutes les activités intellectuelles. Le mot "chercheur" est sur-noté, mais celui de "créateur" est cependant sous-noté. |
| Une étude sur ce sujet paraît dans l'ouvrage Sofres l'Etat de l'opinion 1999 (voir p.18, Esprit livres). Pour une connaissance plus précise des enquêtes sémiométriques, on peut aussi s'adresser aux services de M. Teinturier, fax 01 40 92 46 60/tél. 01 40 92 47 70. |
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* Directeur adjoint des études politiques et directeur scientifique pour les études qualitatives de la Sofres. |