Regards Avril 1999 - La Création

Street generation
Hirshman, la poésie américaine au combat

Par Olivier Apert


Entretien avec Jack Hirshman*
Voir aussi NY, NY (1)

Janvier 1999, un grand ours blanc débarque de San Francisco : Jack Hirshman, poète, né en 1933, vient lire, déclamer, protester à Paris, à la Maison de la poésie, cadre inhabituel pour cet homme dont le terrain d'action demeure plutôt celui de la rue. Rencontre.

 

Héritier de la beat-generation qu'il a bien connue, Jack Hirshman s'affilie lui-même à la street generation qui met la poésie au service du combat politique, en défendant les exclus de la société américaine : sans-abris, chômeurs, exclus... La parution d'un livre de poèmes choisis, sous le titre J'ai su que j'avais un frère, nous parle d'une autre Amérique, autre que celle que projette l'écran médiatico-idyllique d'un pays en pleine reprise économique ; autre que la lecture médiatico-caricaturale d'un président mis en procès pour quelque leçon de fellation démocratique. L'"american way of life" de Jack Hirshman concerne cette "nouvelle classe" délaissée, à l'image de Jesse, une femme de son quartier qui :

Couche avec celui-ci dans le passage,
celui-là sous un porche
un autre en haut des marches
de Saint-François d'Assise,
mendie sa journée : vin, de quoi manger, cigarettes
et si tu l'approches ses yeux deviennent dingues
comme d'un animal affolé, d'un animal en cage, dingues [...]

C'est pour cette classe que le poète de San Francisco écrit et milite depuis 1996 au sein de la Ligue révolutionnaire pour une Nouvelle Amérique, fidèle en cela à ses premières convictions, tel qu'il le rappelle lui-même en postface de son livre : "j'ai toujours cru que la vision globale du socialisme tombe comme un éclair sur l'adolescence, et que c'est la responsabilité du poète (lui ou elle), de vivre sa vie en relation authentique avec ce moment et cette vision."

 

Quelle est, selon vous, la situation de la poésie aujourd'hui aux Etats-Unis ?

J. H : Il y a des milliers de poètes aux Etats-Unis, il en naît chaque jour et de toutes sortes ; ceux qui écrivent en livres, ceux qui écrivent pour l'oralité, comme la poésie rap et hip-hop, et cela non seulement dans les grandes villes mais partout. Par exemple, dans le mouvement des sans-domicile (homeless), nombre d'entre eux écrivent des poèmes. Il est vraiment attristant alors, lorsqu'ils lisent en public, de voir la police débarquer et jeter leurs livres à la poubelle...

 

Est-ce que ces homeless publient eux-mêmes leurs livres ?

J. H : Non, San-Francisco, où j'habite, est une ville très en pointe. Il existe deux journaux publiant de la poésie, vendus par les homeless qui reçoivent 1 dollar par exemplaire ; ces journaux, sans aucune publicité, sont tirés à 30 000 exemplaires...

 

Vous êtes vous-même impliqué dans ce mouvement ?

J. H : Oui, je participe à la Ligue révolutionnaire qui est présente dans 31 Etats. C'est un groupe révolutionnaire mais qui se focalise sur les secteurs les plus pauvres de la société. En fait, nous ne sommes pas tributaires d'une idéologie. Nous travaillons pour le développement de cette "nouvelle classe" que représentent les sans-abris, les chômeurs, cette "nouvelle classe" qui existe aussi bien à Paris. Vous savez, aux Etats-Unis, la situation est étrange : vous avez six millions d'enfants qui se couchent le ventre vide. Six millions d'enfants qui n'ont rien à manger le soir ! La technologie d'aujourd'hui devrait permettre de renverser cette situation si elle était entre les mains du peuple : il est nécessaire qu'ils puissent s'éduquer afin de mieux s'organiser ensuite... En tant que poète, j'interviens dans la vie culturelle : nous y menons un travail de fond, par exemple en créant des radios clandestines sur lesquelles on diffuse des informations que les médias officiels taisent, que même une certaine "intelligentsia progressiste" ignore parce qu'elle ne veut pas réellement d'un changement révolutionnaire. A San Francisco, il y a vraiment beaucoup de homeless dormant dans la rue : l'an passé, 157 personnes en sont mortes...

 

Vous avez rompu autrefois avec l'Université ?

J. H : Cela remonte à loin... J'étais contre la guerre du Vietnam et j'ai commis deux ou trois choses contre l'Etat. On a refusé de me donner ma place de professeur, c'est pourquoi j'ai tourné le dos et suis revenu à la rue. J'ai vécu de cette manière à Los-Angeles, à San Francisco, cela fait maintenant trente-deux ans...

 

De quelle façon le poète que vous êtes négocie-t-il avec la réalité ?

J. H : Je me suis engagé dans la lutte politique avec une certaine conscience. J'ai beaucoup de plaisir à lire au cours de manifestations publiques, à mettre la poésie au service du mouvement révolutionnaire. Je participe donc à de nombreux événements. Par exemple, en décembre 1996, à San-Francisco, j'ai lu des poèmes traduits en espagnol pour dire ma sympathie avec les zapatistes. A la suite de la beat-generation, je me sens vraiment en phase avec la street generation parce que la poésie contient une forte dimension politique. Je suis tout à fait capable d'écrire un poème pour une circonstance particulière, on appellera cela de la propagande, mais je n'ai rien contre le mot de propagande. En vérité, toute poésie est propagande. Au sein de la Ligue révolutionnaire, il y a de nombreux poètes qui organisent des événements contre les brutalités policières : de nombreuses personnes ont été tuées par la police à San Francisco, et, comme vous le savez, c'est aux Etats-Unis qu'il y a, proportionnellement, le plus de prisonniers au monde. L'an passé, dans le seul Etat du Texas, 22 prisonniers ont été exécutés en six mois. Les exécutions, consciemment et inconsciemment, terrorisent la population...

 

Où publiez-vous vos livres ?

J. H : En tout cas pas dans le courant officiel, chez les maisons d'éditions académiques... J'ai publié plus de 75 livres, incluant des traductions de poésies révolutionnaires en plus de huit langues différentes...

 

Et vos influences initiales ? Walt Whithman, par exemple ?

J. H : Withman est un géant. Il a influencé jusqu'aux gens qui ne le connaissent pas (éclat de rires). Je suis persuadé que "The song of the open road" demeure le poème le plus singulier qui ait jamais été écrit en Amérique. C'est de ce poème que Jack Kerouac est né, comme tant d'autres. Dans ma jeunesse, Dylan Thomas, Pablo Neruda, Nazim Hikmet ont beaucoup compté, ainsi que Blake et Hopkins...

 

Jack Hirshman,
J'ai su que j'avais un frère,
poèmes traduits de l'américain par Gilles B. Vachon.
Co-édition le Temps des Cerises/Maison de la poésie Rhône-Alpes. 140 p., 70 F


* Poète américain.

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NY, NY (1)

Par Jack Hirshman


Elle est immense
Et dégueulasse
Je la hais
Je l'aime
Je suis libre
Oh
Mais parle-moi
Tu ne m'entends pas ?
Je peux pas l'abandonner
Je ferai tout pour elle
Elle est si immense
Elle est crasseuse
Et si douce
Je l'adore
Je reste
Je ne partirai jamais
Je l'ai dans la peau
Elle est si vache
Je la hais
Je l'aime
Elle est à moi
Elle m'appartient
Je n'arrête pas
de dire Je hais la guerre
elle je l'adore
Elle est répugnante
Elle fout la trouille
Je l'aime d'amour
Je ne pars pas
Je le jure
Elle est superbe
Mais parle-moi
Tu n'entends pas ?
Oh ! elle est tellement brute
tellement merdique
Mais parle-moi
Dis-moi
Ce que je dois faire
N'importe quoi
Elle est merveilleuse
Je ne m'arrêterai jamais
De l'aimer
Jamais jamais
Jamais jamais
Jamais
1. Initiales de New York.

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