|
Révélation Par Raymonde Temkine |
|
Entretien avec Patricia J.Thompson Voir aussi Hudson River, un désir d'exil de Daniel Besnehard |
| Patricia J. Thomson, fille américaine du célèbre poète, était à Angers le 4 mars pour la création de Hudson River de Daniel Besnehard, qui a fait d'elle, sous son nom même de Pat, un personnage de sa pièce. |
| Heureuse surprise et émotion, Patricia J. Thompson, grande, belle, sereine et chaleureuse, devant qui je me trouve à Angers, est la fille, longtemps vouée à la non-existence, de Maïakovski. Elle vit à New York, où elle est née en 1926. Elle est donc américaine, ce que n'était pas alors sa mère, Elly, une immigrée qui a pu quitter la Russie devenant l'URSS en épousant un Anglais. En 1925, elle rencontre à New-York Maïakovski. Coup de foudre, mais cette passion partagée ne dure que trois mois ; il doit quitter les Etats-Unis, son visa expiré. Ils se sont juré de garder secrète leur brève rencontre et ont tenu parole. |
| A la jeune fille d'Hudson River qui souffre de ne pas savoir qui est son père, sa mère ayant toujours refusé de le lui révéler, vous dites que vous avez, vous, toujours su de qui vous étiez la fille. Toujours ? |
| Patricia J.Thompson : Quand elle a rencontré Maïakovski, ma mère était mariée et, bien que séparée de son mari, en bons termes avec lui. Il a su de qui était l'enfant à naître et, se conduisant en gentleman, a eu l'élégance de me donner son nom, Jones ; d'où ce J. auquel je tiens entre mon prénom et le nom de mon mari. A mesure que les enfants grandissent, ils posent des questions. Loin d'éluder, ma mère me parlait alors de Maïakovski de façon ou d'autre. |
| Quelle a été votre enfance ? Heureuse ? |
| Patricia J.Thompson : J'avais l'amour de ma mère mais, à cette époque, l'Amérique traversait une crise – le krack de 1929, vous savez – et nous connaissions nous-mêmes de grandes difficultés économiques. |
| Quel métier exerçait votre mère ? |
| Patricia J.Thompson : Elle est née russe dans une famille aristocratique très aisée. Tous ont émigré. Ma mère était très cultivée, elle parlait plusieurs langues, elle a vécu de traductions puis, mince, belle, est devenue mannequin. Mais la vie était difficile. |
| Avez-vous rencontré votre père ? |
| Patricia J.Thompson : Je suis née en août 1926 et mon père, son visa de correspondant de presse étant expiré, avait dû quitter l'Amérique. Ma mère a connu à son tour des problèmes similaires. Elle était une immigrée, et sa situation n'était pas régularisée. En attendant un visa, très difficile à obtenir, surtout avec un enfant, elle devait partir. Son passeport lui permettait de venir en France, alors nous sommes venues à Nice. Et il se trouve qu'à ce moment Maïakovski était à Paris. Il avait adressé une lettre à ma mère à New York, mais nous n'y étions plus. Un miraculeux hasard a permis qu'il apprenne, par quelqu'un qui nous avait rencontrées à Nice, où nous nous trouvions. Il est arrivé tout de suite à la grande émotion de ma mère. Moi, j'avais trois ans. J'ai de lui le souvenir de ses longues jambes et des nombreux cadeaux reçus. Harcelé par les télégrammes de Lily Brik, il n'a pu rester longtemps. L'amour était toujours aussi ardent, bien qu'ils n'aient pu même s'écrire : la censure et Lily Brik qui veillait. Mais la situation était inextricable. La Russie nous était inaccessible comme à lui l'Amérique, et il y avait mon avenir à préserver. Les adieux furent douloureux. Nous étions en 1929 et Maïakovski s'est suicidé en 1930. Ma mère l'a appris par les journaux, elle a beaucoup souffert, je la voyais pleurer. Mais c'était une femme courageuse et d'esprit libre, elle pensait que la fidélité n'exige pas une vie refermée sur elle-même. Elle s'est remariée avec un enseignant qui m'a élevée comme si j'étais sa fille. Notre situation s'est améliorée. Ma mère a repris ses études et a pu enseigner elle aussi. |
| Et votre adolescence ? |
| Patricia J.Thompson : C'est alors que mes difficultés ont commencé. Me faire connaître comme fille de Maïakovski était lourd à assumer pour une adolescente. J'avais à tracer mon propre chemin, être moi-même et en être assurée, avant de révéler ma filiation. Je ne l'ai fait que devenue professeur de sciences économiques au Lehman College of the City University de New York. J'avais publié des livres et défendu mes idées sous mon nom de Patricia J. Thompson. |
| Etes-vous allée en URSS ? |
| Patricia J.Thompson : Oui, deux fois, la première fois en 1991– ma mère et mon beau-père étaient morts – accompagnée de mon fils qui est avocat, spécialiste du droit d'auteur. C'était une visite privée, celle d'une exilée qui rentrait dans son pays pour y rechercher sa famille. C'était l'époque de Gorbatchev, finie la non-existence. Le black-out officiel pouvait être levé, Lily Brik morte. Bien que ni ma mère ni mon père n'aient rompu leur promesse de ne rien dire, des rumeurs commençaient à circuler tendant à faire croire à une passade. Je ne pouvais supporter cela. Je vouslais rétablir la vérité. J'avais de quoi témoigner mais je n'ai eu aucune difficulté à me faire admettre qui je suis. La seule inquiétude de l'héritier de Lily Brik, son beau-fils, je crois, était que je vienne prétendre à quelque chose. Je l'ai rassuré. J'ai vu chez lui un très bel autoportrait de mon père et j'aurais aimé qu'il me l'offre. Il ne m'a fait cadeau que d'un petit carré de tissu. Ce que je regrette, c'est que mon père, après sa mort, ait été dévoré par le mythe Maïakovski. On en oublie l'homme. |
| Vous signez aussi Elena Vladimirovna Maïakovskia. Y a-t-il eu une reconnaissance officielle ? |
| Patricia J.Thompson : Pas vraiment, mais personne ne me conteste ce droit et je n'use de ce nom qu'auprès des Russes, des Géorgiens, des Arméniens... et dans le milieu intellectuel. En Amérique, je reste Pat. |
| Votre activité civique, vos livres sont ceux d'une féministe. |
| Patricia J.Thompson : Oui, mais précisons qu'il y a des féministes qui font beaucoup de tort aux femmes. Je ne suis pas radicale, je suis une réformiste. Il faut avant toute chose faire évoluer les mentalités, éduquer, apprendre à concilier dans un équilibre harmonieux la vie privée et la vie publique. C'est le sens de mon enseignement. |
| Maintenant vous voilà personnage de théâtre. Comment cela est-il arrivé ? |
| Patricia J.Thompson : A New-York, nous habitons, Daniel et moi, dans le même immeuble. Invitée par lui, j'ai vu au mur une photo de Maïakovski. Ce n'était pas une mise en scène, il ne savait rien. Daniel aimait Maïakovski, tout simplement. Il ne faut pas considérer à part mon rôle, ce qui est intéressant ce sont les relations entre les gens. Hudson River est une pièce complexe. Elle traite de l'amour mais a une portée politique. Les relations avec la mère, le père, nous les avons vécues et avons parfois souhaité qu'elles aient été autres. J'aurais voulu grandir avec mon père biologique. Certainement alors je ne serais pas devenue la même personne. Mais celle que je suis ne me déplaît pas, je m'accepte. Je trouve qu'il a fallu à Daniel beaucoup de courage pour m'introduire ainsi dans sa fiction. Et il le fait avec beaucoup de talent. |
|
Patricia J. Thompson, Maïakovski in Manhattan,
a Love story, West End Productions, 1993. On peut voir Hudson River à : Sceaux : Scène nationale Les Gémeaux,
49, avenue Clémenceau, Tél : 01 46 60 05 64,
du 13 au 17 avril inclus à 20 h 45 Amiens : Maison de la Culture d'Amiens,
2, place Léon Gontier Tél : 03 22 97 79 79,
les 22 et 23 avril à 20 h 30 Reims : Comédie de Reims-CDN,
3, chaussée Bocquaine Tél : 03 26 48 49 10,
les 27 et 28 avril à 20 h 30 Chinon : espace Rabelais, Digue Saint-Jacques Tél : 02 47 93 04 92, le 30 avril à 20 h 30. |
|
Hudson River, un désir d'exil de Daniel Besnehard Par Raymonde Temkine
|
|
Début mars, à Angers dont
il dirige le Centre dramatique national, Claude Yersin a
présenté Hudson River (1) de Daniel Besnehard ; leur collaboration est ancienne, voici la huitième pièce de lui qu'il met en scène. Cela se passe à New York dans l'appartement de Pierre (Christian Cloarec), ex-cadre supérieur qui – crise de la quarantaine – a craqué devant ses ordinateurs et choisi d'enseigner, gagnant trois fois moins, dans une université américaine, exil auquel n'est pas étranger le besoin de prendre ses distances avec sa famille normande à problèmes. Mais pas de rupture : Louise, sa mère (Hélène Surgère), Marie, sa soeur (Nathalie Bécue) et la fille de celle-ci, Agathe (Marie Mure) débarquent justement. Que Pierre vive avec Damon (Christopher John Hall), un Noir saxophoniste, n'est pas tellement embarrassant. Louise, qui réprouve bien sûr, est toute indulgence pour son fils. Par contre, entre elle et Marie, c'est la guerre, la guerre aussi entre Marie et Agathe. Relations mères-filles exécrables, relations de couples pas meilleures. On ne s'attendait pas à voir figurer un sixième personnage, Pat (Sheila Mitchell), voisine en amitié avec les deux hommes, et elle n'est autre que la fille américaine de Maïakovski. Tout ce qu'elle confie de sa vie à la jeune fille est la réalité même. Sa présence introduit sérénité et chaleur, et appelle les "parenthèses poétiques" de Vladimir Maïakovski. Mis en scène avec rigueur et doigté, servi par de bons comédiens, Hudson River est assuré d'une longue tournée.
1. Le texte est paru aux
Editions Théâtrales, ainsi qu'un
dossier dans le "Cahier du Nouveau Théâtre d'Angers". |