|
Traces humaines Par Muriel Steinmetz |
|
|
| De l'argile au papyrus, du papier à l'écran d'ordinateur, du stylet en os au clavier, comment l'homme s'est-il ingénié à laisser trace? Passionnante entreprise racontée par la Bibliothèque nationale de France. |
| Le temps est-il venu d'une récapitulation de l'aventure des écritures ? Est-ce la fin de l'ère du papier ? La Bibliothèque nationale de France, qui connaît les affres de l'épineux passage au tout informatique, prend les devants, avec une exposition (1) où le papier, en fin de course après une période d'intensité considérable, semblerait décroître avant décès au profit de l'aube lumineuse de l'écran. Sur toute journée noire s'ouvrirait donc le volet bleu de l'ordinateur, support lisse, incassable, qu'on peut effacer du bout du doigt, néanmoins lesté d'une dure mémoire, toujours sous la main, n'était sa dépendance ombilicale de la prise et du courant. Des parois sombres des grottes millénaires au CD-ROM de nos bureaux, le désir de laisser trace n'a jamais failli. Mettre sa marque sur le monde, s'emparer de son âme prétendue, rivaliser avec le chant du cosmos, celui de la mer, par exemple, avec "son bruit de crânes sur les grèves" (Saint-John Perse). |
| La longue route du papier à travers le monde |
| Ainsi, à la parole sèche du galet, on rétorque à coup de burin dans la pierre, l'incisant profond. Signes muets, insignes, sceaux. Aussi bien l'écriture conspire-t-elle à s'évader de son support, ne tient pas en place, quoique captive de sa représentation matérielle, obéissant à des lois. Des avions supersoniques écrivent dans le ciel, zébrant l'azur de lettres claires qui aussitôt se repentent, s'estompant à la vitesse de la parole qui s'exhale. |
| A chaque civilisation son support : argile en Mésopotamie, papyrus en Egypte, feuilles de palmier en Inde et Asie du Sud-Est, parchemin au Moyen-Orient, dans la sphère islamique puis en Occident... Autant d'enclaves presque immobiles, mais le papier bouleversera la donne. Inventé en Chine entre le IIe et le Ier siècle avant Jésus-Christ, devenu support universel, il irrigue l'espace en tous lieux. Sa marche est sûre, même si la route fut longue : jalousement gardé en Chine durant six siècles, soudain répandu au Japon, il commence d'essaimer en 751. On doit sa sûre extension à ces papetiers chinois, prisonniers du gouverneur musulman de Samarkande, lesquels révélèrent – sous quelle torture ? – le fond de sa nature, y laissant sans doute leur peau. Alors le papier se répand comme traînée de poudre, d'abord au Moyen-Orient, avant d'atteindre l'Occident par le truchement des Arabes : Espagne et Sicile au XIIe siècle, Italie au XIIIe. En 1348, les Français créent leur première fabrique. Du papier, considéré comme "curiosité", on se méfie. Au XVIIe siècle, la Russie est touchée. Les Etats-Unis seront les derniers servis. |
| A chaque type de support correspond une graphie, qu'il influence sans conteste. L'écriture cunéiforme, née en Mésopotamie (en 3300 avant notre ère), inscrite à bâtons rompus sur des tablettes d'argile, ne pouvait par force s'embarrasser de courbes. Dans les vitrines, ces bris d'argile tressée de signes ont l'air de fragments de vannerie. L'argile sert à tout : matériaux de construction, ustensiles de la vie quotidienne, support de l'écrit enfin. Les penseurs archaïques ne disaient-ils pas que le dieu Enki façonna l'homme à partir d'une motte de terre ? Il fallut aussi mêler du sang à la matière inerte, l'écriture de là-bas restant, quant à elle, bien vivante sur son terne support, crispée en un embarras inextricable, étendant ses membres en mille bâtonnets qui se tiennent mal ; au fil d'un maillage de haut en bas, de gauche à droite, ils ne parviennent jamais qu'à répéter à l'infini la même forme vue sous tous les angles. A nouveau support, nouvelle graphie. Le papyrus, souple, supplante l'argile dès le VIIe siècle avant J.-C. Les mots papyrus, pharaon, papier, ont même origine, qui signifie "celui du roi, le royal". Le papyrus ne fut-il pas, à l'époque ptolémaïque, monopole des grands ? Sur lui, s'initient des formes neuves, telle celle en "s" allongé, qui dictera son sens à l'écriture et à l'organisation du texte. Passant de la pierre, fût-elle molle, au papyrus, et du ciseau au pinceau, le scribe accélère son geste. L'écriture court désormais sur la page du volume (le rouleau antique), se meut librement loin du corset qui jadis l'oppressait. Autre support : l'écorce de bouleau, présente dès le IVe siècle avant J.-C. en Inde du Nord et en Russie. Plus ferme que le papyrus, moins rude que l'argile, elle impose l'usage du stylet en os ou en bronze. De la sorte, en Russie notamment, matière et forme ont, de concert, freiné l'évolution d'une écriture cursive, l'écorce empêchant de lier les lettres entre elles. Ces mots contraints ne se déploient pas. Ils semblent brûler sur place. La phrase ne se pose pas, mais la lettre s'impose, se prépare, dans l'attente qu'on la décrypte. Le support conditionne également les fonctions de l'écriture. De l'un à l'autre, l'accord est certain. Support de pas grand chose : dès le IIe siècle en Egypte, on inscrit de menus faits, listes, reçus, livraisons, sur de vulgaires cailloux, humbles bouts de roc épars nommés "ostraca", du grec "ostrakon", "coquilles". Bris de poterie encore, fragments domestiques en recyclage. |
| Le support et sa graphie, des affinités électives |
| Il y a aussi le bois (dont on fait de nos jours encore du papier). Ce support, économique, a servi en toutes civilisations aux notes, brouillons, comptes ou exercices d'écolier. Enduit de stuc ou de cire, le voilà réutilisable, sans que l'aiguillon du stylet suscite en lui de modification sensible. Quant à la pierre, corps durable, opaque, on n'hésite pas à l'attaquer au burin, blessant sa surface robuste à coup de lettres votives. Eternelle, elle pérennise le message qu'elle porte. En cas d'infortune, on peut improviser un support de fortune. Jean Henri Masers de Latude (1725-1805), embastillé à la suite d'un faux complot fomenté par ses soins, n'écrivit-il pas avec son sang sur des pans de chemise ? L'inscription donne sa valeur au support. Idem pour l'assignat révolutionnaire et les jetons de maisons de jeu. Peu importe la matrice, pourvu qu'on y frappe un sceau ! |
| L'exposition, fouillée en diable, use de petits écrans de télévision. On y voit respectivement mijoter, à gros bouillons, écorces, fibres, peaux de bêtes écorchées, étoffes récupérées, toutes propices aux différents supports de l'écrit. Après cela, on contemple les vitrines d'un oeil neuf. Et l'on apprend que le parchemin voué aux commentaires de Saint-Augustin sur les Epîtres de Saint Paul ne nécessita pas moins d'un troupeau de soixante-six moutons ! Avec le papier, n'est-ce pas le vieux linge, soit le chiffon, qui se substitue aux bêtes jadis sacrifiées ? Du coup, le "moi", trouvaille d'assez fraîche date, se couche sur un support empreint d'intimité, pour lui fait sur mesure. Le passage du rouleau au codex (l'actuel livre, au fond) bouleverse les manières de lire. Avec le volume, on saute les pages à sa guise, on compare, on revient en arrière. Sur les marges nouvelles nées, l'annotation s'étoffe ; le rapport de l'auteur au lecteur se modifie à mesure. |
| La création du papier se double de celle de nouveaux formats. Le livre tient dans la poche, accompagne toutes les rêveries. A l'heure sonnée du numérique, la nouvelle bibliothèque de Babel se feuillette "at home", sur un invisible support. Et l'ombre de Platon, s'inquiétant que l'écriture fasse aux hommes perdre la mémoire, plane désormais à domicile. |
|
1. "L'Aventure des écritures. Matières et formes", Bibliothèque Nationale de France, jusqu'au 16 mai 1999. Simone Breton-Gravereau et Danièle Thibault en sont les commissaires. Catalogue de l'exposition, 177 pages, 200 F. |