Regards Avril 1999 - La Création

Art contemporain
Du Centre Pompidou au Centre Leclerc

Par Lise Guéhenneux


Depuis sa fermeture en 1998 et d'ici sa réouverture le 1er janvier 2000, le Centre Georges-Pompidou n'est pas en hibernation. Le Musée national d'Art moderne a multiplié dans les régions la circulation d'oeuvres lui appartenant. "L'art au Centre" qui vient d'ouvrir à Epinay-sur-Seine retient particulièrement l'attention.

Présenter des oeuvres d'art contemporain dans un centre commercial, au premier abord, cela ne paraît pas être un projet très compliqué à mettre sur pied. Mais plus on y réfléchit, plus une telle manifestation fait apparaître son caractère exceptionnel. Le Musée national d'Art moderne et le Centre Pompidou "avaient besoin de nous pour renouer avec la vocation de leur cahier des charges, et nous avions besoin d'eux pour l'exigence que nous avons par rapport au domaine culturel", dit Yannick Trigance, adjoint à la culture d'Epinay. "Nous oeuvrons pour le renouveau du centre ville et cette action est un peu le symbole de cette ouverture du centre vers l'extérieur."

 

L'image de Beaubourg ouverte sur la vie hors les murs du musée

Pour Bernard Mathonnat, directeur des Affaires culturelles de la ville, "le centre ville d'Epinay est conçu selon un urbanisme de la fin des années soixante-dix, avec deux niveaux dont l'un sur dalle surélevée. Il est maintenant inadapté et nous voulons marquer une volonté politique de redonner vie au centre d'Epinay où le coeur du problème est en même temps le “ bunker ” clos du centre commercial. C'est au centre de ces questionnements que se situe l'art contemporain et c'est pour confronter les publics au signe de la modernité et de l'art vivant que nous attachons particulièrement d'importance à cette exposition". Quant à Florence Morat, responsable de la cellule pédagogique du Centre Pompidou, elle affirme : "C'est peut-être utopique de ma part, mais initier à l'art contemporain le personnel ou le service de sécurité du centre Leclerc est une chose à laquelle je tiens beaucoup". Mais c'est avec de telles utopies que l'image de Beaubourg redevient ouverte sur la vie "hors les murs" du musée. Les principaux interlocuteurs du Centre Georges-Pompidou à Epinay sont les services pédagogiques et l'atelier pour enfants de Beaubourg. Mis à part ceux du CAPC de Bordeaux, celui de Rochechouart et de Villeneuve d'Ascq, rares sont les institutions dédiées à l'art contemporain qui consacrent ou qui peuvent se permettre de consacrer un aussi gros budget pour une pédagogie généreuse, humaine et intelligente. En tant qu'ayant droit au titre "d'un des plus grands musées du monde", on pourrait souhaiter, exiger plus encore dans les moyens et les volontés de propager l'art de ce siècle.

 

Le séjour d'oeuvres des collections du musée dans "L'épicentre"

La collaboration de la ville d'Epinay avec le Centre Georges- Pompidou remonte 1993. "Les liens se sont noués au moment du plan Vigipirate qui empêchait les élèves de se rendre au centre commercial, le Centre Pompidou est alors venu, à l'invitation de la ville d'Epinay. Aujourd'hui, c'est la fermeture du Centre qui amène ce projet de “ séjour d'oeuvres ” appartenant aux collections du Musée national d'Art moderne à Epinay, et qui plus est au centre ville dans “ L'épicentre”", dit Christiane Dumas, chargée de mission pour les Arts plastiques et le patrimoine à Epinay-sur- Seine. Ainsi, durant trois mois, vingt-trois oeuvres, choisies parmi les plus contemporaines du Musée national Art moderne, sont exposées au centre commercial d'Epinay. Cette aventure est le résultat de deux années de travail et réunit des partenaires peu habitués à se rencontrer, même sur le plan local, "c'est également une première au niveau du montage économique, car il ne faut pas oublier que l'art a aussi une dimension économique", dit Yannick Trigance, adjoint à la Culture. Mais qu'est-ce qui a poussé des politiques à cautionner une opération d'art contemporain qui, au niveau de l'électorat direct, n'est pas "rentable", par ces temps de populisme ambiant-rampant ? On s'interroge.

 

Un gros budget pour une pédagogie généreuse, humaine, intelligente

La réponse vient de l'adjoint à la Culture : "La culture est une priorité comme le sport et avec un même degré d'exigence pour l'un comme pour l'autre. La culture ne sera pas mise au ban de la banlieue. La confrontation nécessaire du politique à l'art vivant est important pour ses qualités à inventer. Epinay est au coeur de la zone image de la Plaine Saint-Denis, dont le maire vient de signer la charte. A Epinay, se trouve un important studio Eclair et nous essayons de travailler sur la connaissance du cinéma pour enfants. Nous aimerions davantage creuser la question de l'art vivant et des images en mouvement."

Les enseignants d'Epinay planchent sur le sujet depuis le mois d'octobre et, de la dernière année de maternelle jusqu'au collège, les élèves bénéficient de l'accompagnement pédagogique du Centre Pompidou. Les Espinassiens faisant leur courses poussent leur charriot, avec d'un côté des boutiques désaffectées réaménagées pour les enfants et de l'autre l'espace d'exposition avec les oeuvres.

Christine Dumas le souligne : "A Epinay, nous insistons vraiment sur l'aspect pédagogique de nos actions culturelles. Ainsi, nous travaillons de plus en plus avec l'Education nationale dont les académies de Versailles et du Val- d'Oise se sont rencontrées, pour ce projet, avec le ministère de la Ville mais aussi avec les sociétés NafNaf et Leclerc, et des commerçants locaux. Et, pour l'occasion, la Région a accordé sa première subvention à la Ville. Nous savions que faire venir des oeuvres de la collection du Musée national d'Art moderne ne serait pas une mince affaire étant donné l'important dispositif d'accompagnement pédagogique sans lequel rien n'était possible, selon nous. Il y avait également les contraintes muséales dans un lieu non-muséal et dans une situation et un contexte non-culturels. Nous avons investi également pour l'avenir en mettant aux normes d'exposition d'oeuvres cet espace, a l'instar de ce que nous avons fait pour la réouverture des salles de cinéma qui étaient fermées depuis longtemps. A Epinay, la sensibilisation à l'art contemporain entre dans le cadre d'une convention de développement culturel dont j'ai été missionnée pour les arts plastiques et le patrimoine. Nous avons commencé par des visites scolaires à Beaubourg. Nous avons ensuite constaté qu'un noyau s'était créé de gens qui vont maintenant au musée seuls. Nous avons organisé des expositions à la Maison du théâtre et de la danse en collaboration notamment avec le Fonds régional d'Art contemporain de la région Champagne-Ardennes, ainsi qu'avec le Fonds départemental d'art contemporain de Seine-Saint-Denis qui a une collection très intéressante et toujours en mouvement. Depuis cinq ans, cette mission a pris vraiment de l'envergure. Ce travail avec le Centre Pompidou nous a vraiment beaucoup appris et nous pousse vers l'avant. Après “l'Art au centre”, nous ne pourrons plus revenir en arrière."

Pour Florence Morat, responsable de la cellule pédagogique du Centre Georges-Pompidou, "l'exposition d'Epinay n'est pas une exposition comme les autres. C'est une première pour les collections du MNAM, alors qu'il existe des centres d'arts dans des centres Leclerc, à Pau et à Tarbes, par exemple, ou bien encore à Ivry. La fermeture de Beaubourg a amené une nouvelle dynamique. La ville d'Epinay-sur-Seine a montré une grande volonté politique pour accueillir ces oeuvres".


"L'art au centre", jusqu'au 5 juin, à l'Epicentre d'Epinay. Visites scolaires, renseignements et réservations à la Direction régionale des Affaires culturelles : 01 49 71 98 37.

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