Regards Avril 1999 - La Création

Moeurs et coutumes
Estampes pour enfants aux yeux bridés

Par Muriel Steinmetz


Tous les enfants, même s'ils ne sont pas sages, ont droit à des images. Au Japon, c'est l'estampe (en japonais ukiyo-e, soit "image du monde flottant"). On connaît les "estampesjaponaises" à thème érotique, circulant sous le manteau de l'Occident qui en redemandait. On sait trop peu que l'estampe mit aussi en scène des enfants. A la Maison de la Culture du Japon, cette forme d'art est à l'honneur, avec l'exposition "l'Enfant et l'ukiyo-e" (1), grâce aux recherches du "Kumon Institut of education", centre de recherche sur l'enfance suscité par les travaux de l'historien français Philippe Ariès. Cet organisme a ainsi pu retrouver les témoins des moeurs et coutumes du Japon de l'époque d'Edo (1603-1868) et de Meiji (1868-1912) et rassemble depuis dix ans nombre d'estampes de ces périodes. On nous en montre cent-cinquante. Le "vert paradis" est saisi au fil du pinceau, même si, en cette fin de XVIIIe siècle, pudibond en diable, ce n'est que prétexte à l'entrebâillement du kimono maternel. Paravent aisé à la censure. La présence puérile saborde l'estampe, qui perd en érotisme ce qu'elle gagne en ingénuité, comme en un livre ouvert où l'on croit encore percevoir les sons familiers d'une intimité disparue. Le champ social se lit à plein dans les costumes car, durant l'époque féodale d'Edo, les hiérarchies se voient de loin. Aux kimonos richement parés des femmes d'intérieur font pendant les hardes d'une paysanne, la quasi-nudité de son petit. Ce sont aussi des scènes vouées à la vie quotidienne, scandée par un grand nombre de moments festifs, envers joyeux d'une organisation sociale presque militaire. L'apprentissage a la part belle. L'éducation suit de près la montée en puissance de la classe marchande. Tout le monde trime, gosses compris. Dans une dernière salle a lieu l'improbable rencontre avec le lointain Occident. Il sut se glisser dans la brèche depuis le port de Nagasaki, malgré la politique de clôture du pays durant l'époque d'Edo. Le bleu de Prusse aborde à ces rivages, envahit les estampes. Au cours de l'ère Meiji, la culture européenne s'introduit pour de bon, avec les produits de son fond de commerce : bicyclette, train, vêtements occidentaux. Ils conquièrent les estampes, non sans une gaucherie qui en fait tout le sel.

 


1. Maison de la Culture du Japon, 101 bis, quai Branly, 75015, Paris. Tél : 01 44 37 95 01. Jusqu'au 13 mars.

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