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Elections européennes Par Michel Laurent |
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| Il fallait passer aux actes pour que le débat entre mouvement social et action politique n'en reste pas au discours. La liste conduite par Robert Hue permet que s'expriment, précisément en politique, des courants citoyens, progressistes, anti-libéraux. |
| La constitution et le lancement de la liste conduite par Robert Hue a créé l'événement. Est-ce par sa nouveauté formelle ? Bien sûr. La notion de double parité décoiffe. Mais sa réussite va bien au-delà. Les individus sollicités et au-delà les citoyens sentent qu'il s'agit là d'une initiative stratégique qui vise à émettre une réponse précise, ambitieuse et totalement inédite à une question lancinante : comment le mouvement social, les citoyens peuvent-ils ou vont-ils investir le champ politique ? Doivent-ils le faire ou ne construire qu'à partir de leurs revendications, de leur lutte ou d'un simple vote de spectateur ? Ou doivent-ils devenir les acteurs d'un renouveau du politique ? |
| Spectateurs ou acteurs du renouveau politique ? |
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Des milliers de femmes et d'hommes, au-delà même de ceux qui ont mis leurs espoirs dans la victoire de la gauche en 1997, se posent ces questions. Leurs rapports aux politiques mêlent le doute quant à leurs capacités à répondre aux grands enjeux posés à la société et l'attente, l'exigence montante qu'ils interviennent et montrent leur volonté d'agir, de reprendre l'initiative face à l'économique, aux technocraties.
Comment le souhait de mieux vivre, l'aspiration grandissante à plus d'humanité, à la solidarité et au bonheur peuvent-ils déboucher vers plus d'espoirs, des résultats concrets, la réussite d'une gauche bien à gauche ? Telles sont les interrogations politiques de notre peuple et singulièrement de celles et ceux qui veulent que ça bouge. Le dégoût de la politique politicienne exprime ainsi une crise de la délégation de pouvoir, des institutions confisquées, des politiques libérales ou social libérales. Le fort taux d'abstention dans les partielles, le refuge dans les votes dits "protestataires", toutes ces réalités expriment dans une riche diversité, à la fois des revendications fortes marquées du sceau du rejet du libéralisme et l'impression d'être dans une impasse si l'offre politique ne change pas. Faut-il, fallait-il s'y résigner, continuer à dire "vouloir faire de la politique autrement" ? Et n'en rester qu'aux mots ou à des actes peu visibles ? |
| Fédérer en politique des courants antilibéraux, progressistes, citoyens |
| Le débat qui nous occupait et nous occupe avec ceux qui souhaitent entretenir un face-à-face, éventuellement amical mais "chacun restant chez lui", entre mouvement social et action politique ne devait-il rester que discours ? Il fallait passer aux actes. Pour produire du sens, nous devions produire un acte symbolique. Nous voulons par la constitution de cette liste promouvoir une initiative politique tout à fait inédite qui permette que s'expriment, se structurent, se fédèrent, précisément en politique, des courants antilibéraux, progressistes, citoyens. Que les individualités, les réseaux, les initiatives ainsi rassemblés fassent plus que la somme de ces parties. Que cette liste soit autre chose qu'une liste partisane, d'appareil. Et que, par son résultat électoral, elle démontre que c'est ce qu'attendent les citoyens demandeurs de changement. |
| Maturation d'une réflexion de fond, fruit de la mutation |
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Chacun s'interpelle, exprime ses idées, ses espoirs et ses doutes sans toujours parvenir à se rencontrer, à s'unir. N'est-ce pas là le problème ? Cela permet bien sûr le débat, un brassage d'idées fortes, mais demeure cependant insuffisant dès lors que le champ de la politique n'est pas investi, dès lors que cet échange-confrontation ne devient pas projet portant haut et fort les aspirations citoyennes. Et faut-il laisser les politiques dans leurs splendides responsabilités et... isolement ? N'est-ce pas cette délégation de compétences qui, en cultivant le fatalisme, alimente la désespérance ?
Le Parti communiste a toujours été convaincu que, loin d'être des handicaps, les mouvements sociaux et sociétaux sont des atouts notamment pour la définition et la réussite d'une politique de gauche dans le pays. La construction d'une telle passerelle active et durable – cette initiative ne finira pas un soir d'élection – permet à des actrices et acteurs de ces mouvements d'envisager un prolongement politique à leurs combats et ainsi recréer pour et avec les citoyens l'espoir d'un autre possible, redonner ses lettres de noblesse à la politique sans pour autant s'aligner derrière un parti. L'élaboration de cette liste n'est pas le fruit d'une soudaine révélation au Parti communiste ou de la recherche d'un effet pour se démarquer tactiquement dans le paysage politique français. Elle exprime la maturation d'une réflexion de fond, d'une construction avec d'autres. En vue : une réorientation de l'Europe qui s'articule au changement en France. Elle est un des enfants de la mutation dans laquelle les communistes se sont engagés. |
| Rejet du libéralisme, réorientation progressiste de l'Europe |
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Quant à l'identité du PCF, l'histoire communiste de ce siècle ne montre-t-elle pas que c'est quand celui-ci a distendu ses liens avec la société, les réalités nationales et internationales, que non seulement ses fondements originels ont été affadis, son audience "rétrécie", mais que notre peuple, les peuples ont été affaiblis, divisés ou encore bâillonnés ?
Sans préjuger des débats qui ne vont pas manquer de se poursuivre, des réactions que cette liste va encore susciter et du contenu de la campagne électorale, sa diversité bouscule déjà l'ordre établi. La réponse commune des 87 candidates et candidats – rejet du libéralisme, réorientation progressiste de l'Europe à partir de leurs expériences propres – constitue dans ses fondements mêmes une alternative claire à la construction capitaliste européenne sous domination des marchés financiers. Le manifeste des 87, base commune au-delà des différences de parcours et d'approches politiques tels qu'ils auraient pu ne jamais se rencontrer, ouvre un espoir, un nouveau chantier. |
| Aller plus loin que cet acte symbolique stratégique |
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Les autres forces politiques devraient d'ailleurs prendre le temps de méditer sur ce que l'on peut considérer – n'ayons pas peur des mots – comme une exceptionnalité française. Mais après tout, qui mieux que les communistes, au regard de leur histoire et du rôle qu'ils ont joué dans notre pays, pouvaient-ils en être les artisans ?
Cette "belle liste à double parité" rompt avec des schémas politiques à "découper selon les pointillés". Elle bouscule y compris chez les communistes. Depuis sa présentation, le 13 mars dernier, elle interpelle et surtout séduit, redonne confiance dans la possibilité d'être des citoyens dont la parole soit entendue, écoutée, respectée. Les communistes ont surpris en inventant. Ils ont produit un acte, symbole... stratégique. Seul, il ne suffirait pas. Aux citoyens-électeurs de le prolonger. Le ton et le contenu de la campagne électorale, le bon résultat que la liste obtiendra au soir du 13 juin promettent d'autres innovations, permettront d'aller encore plus loin. |
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* Membre du Bureau national du PCF. |