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Qui a peur de l'individu (suite) Par Jacques Milhau* |
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| La promotion de l'individu condamne-t-elle au libéralisme ? Suite au dossier publié dans le n° 44 de regards, le philosophe invite à y regarder de près dans l'appréciation de l'individualisme, pour ne pas dire des individualismes. Controverses et confluences. |
| Sans doute, faut-il s'aviser que le traitement du rapport de l'individu à lui-même, à autrui et à ses conditions d'existence, contradictoires et imprévisiblement changeantes, est par définition complexe. En outre, les potentiels d'individualisation des existences singulières semblent bien avoir été rendus inépuisables par ce que la civilisation en gestation ouvre désormais de possibilités pour l'épanouissement des personnes et le destin de l'humanité. |
| De la désabsolutisation du sujet de Foucault ou Deleuze... |
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Sur le fond d'abord, toute sacralisation de l'individu est maintenant hors de propos après la désabsolutisation du Sujet à laquelle des auteurs tels que Michel Foucault et Gilles Deleuze se sont livrés, sans que leurs subtiles déconsidérations de l'anthropologie spéculative les aient conduits au rejet de la Personne présentée par Lucien Sève comme la forme-valeur de l'être humain. Loin de pouvoir être réduit pour autant à l'état de feu follet idéologique, l'individualisme ontologiquement relativisé mérite ainsi que l'on discerne son champ socialement et culturellement opératoire, strictement circonscrit dans l'ordre des stratégies singulières d'affirmation de soi en société.
Poser l'être humain comme individualité, personnalité et personne n'est-ce pas en effet devoir se confronter à tout ce qui le met et le fait s'insérer dans les circuits d'acculturation, à ce qui le situe au croisement des multiples médiations qui infinitisent les formes de représentation selon lesquelles tout un chacun se rapporte originalement à son monde, de façon variable en fonction des conjonctures et des possibilités que celles-ci confortent ? La prudence s'imposerait donc quant à ce qui rend plausible toute référence à l'individualisme et à la délimitation de ce qui, en théorie, légitimerait les usages de la notion. Pour ce qu'il en est de l'aspect pratique, la tendance lourde à la "grande séparation" désirée par beaucoup à défaut d'une solidarité mise à mal par les mutations en cours est indéniable. Aussi serait-il malvenu de ne pas retenir le diagnostic proposé si pertinemment, et obligeamment soumis à discussion. La mise en corrélation est en effet frappante : d'un côté l'atomisation et l'introversion des individus, à la fois ludique et crispée, sont provoquées par les effets convergents d'une concurrence marchande mondialisée et d'une culture communicationnelle aliénante ; de l'autre, le jeu symétrique d'un individualisme libéral, sauvage, cynique et arrogant et d'un individualisme libertaire plus ou moins débridé combat des contraintes d'Etat qui ne sont certes pas au-dessus de tout soupçon, mais se complaît surtout dans les charmes du fétichisme de l'argent. Les extrêmes se touchent et trouvent leur unité dans les séductions schizophréniques de l'idéologie libertarienne d'outre-Atlantique. |
| ... à la Personne comme forme-valeur présentée par Sève... |
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Voilà qui appelle vigilance, résistance et alternative crédible. Mais cela fait-il le compte ? Et peut-on s'en remettre au ferment politique pour éviter le pire ? On se demandera peut-être si le seul contre-feu face à l'expansion ravageuse des marchés et à l'emprise télécommunicationnelle, si la seule riposte à la propagation des dérives libérales et libertaires de l'individualisme devraient avoir pour objectif principal la réhabilitation de la "chose publique" en forme de restauration de sa gouverne étatique.
N'y aurait-il point d'autre voie que celle du marché incontrôlé ou de l'Etat administrateur, serait-il républicain et démocratique ? Il semble qu'il faille, à notre époque plus que jamais, prendre en compte la société civile, et plus encore ses membres aujourd'hui porteurs d'aspirations individualistes qu'il conviendrait de mesurer avec justesse. |
| ... un nouveau centre de gravité de l'individualisme... |
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Certes, les évolutions préoccupantes s'effectuent au sein même de cette société, bien moins désocialisée par les mentalités que par la logique financière et plus dépolitisée par les pratiques d'Etat que par un indifférentisme civique. Mais c'est aussi au coeur de la société civile que monte intensément la revendication personnelle de tous les droits et de nouvelles libertés, que le développement contradictoire des rapports sociaux, matériels et culturels, fait naître les besoins modernes, chose la plus révolutionnaire qui soit.
Dans notre univers où toutes les pratiques se qualifient, se socialisent et s'intellectualisent au point que les rapports verticaux d'autorité hiérarchique en deviennent obsolètes et leur absolutisme obscène, les exigences s'imposent toujours plus d'initiative et de créativité personnelles, de responsabilisation et de participation aux décisions, de coopération et de partage, au travail et dans la cité. L'individualisme de l'accomplissement humain se justifie comme jamais, eudémoniste plutôt qu'hédoniste, extraverti plutôt que replié, s'élevant de "l'horizon d'un seul à l'horizon de tous" comme le voulait le poète. Il ne se contente plus de cette solidarité minimale et déficiente sans laquelle il n'est pas de sociabilité viable. Et les affections douloureusement subies par le plus grand nombre dans ce monde d'insécurité, d'incivilité et d'insolidarité, le dissentiment collectif qui en résulte accumulent un potentiel de rébellion et de fermentation sociale. Cette autre tendance lourde, trop latente encore mais promise à un avenir, qui contrecarre ainsi la tendance à la séparation ne tiendrait-elle pas à ce désir d'humanité de plus en plus éprouvé qui pousse à la protestation, à l'ouverture, à la mise en réseaux, à l'union ? Ainsi se dessine un nouveau centre de gravité de l'individualisme, plus anthropologique que politique, même s'il doit bien faire la part des choses dans le recours à ses moyens : celui d'un individualisme relationnel équilibré, tout à la fois personnaliste et communautaire, donnant corps à l'idéal du "Tous ensemble". |
| ... un centre plus anthropologique que politique, pour... |
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L'enjeu civilisationnel se concentre en effet sur un double mouvement d'individualisation et de socialisation continues, de personnalisation et de solidarisation qu'il faudrait souhaiter réussi pour chacun(e) sur tous les plans. Les questions se trouvent ainsi posées de façon cruciale d'un nouveau mode d'individuation sociale, dont chaque être humain sorte grandi dans ses oeuvres et d'une nouvelle intersubjectivité concrète qui fasse se rencontrer vraiment "tous les membres de la famille humaine". Tenter d'y donner réponse est la tâche primordiale dont il faudra bien s'acquitter sous peine d'aller vers les entre-déchirements suicidaires, non sans songer le moment venu à faire face aux contradictions insoupçonnées du nouvel individualisme, si bien intentionné soit-il.
Toutefois, la perspective désormais recevable de ce mouvement transformateur de l'humanité de l'Homme ne saurait ni ignorer ni minimiser les obstacles et la résistance auxquels ses présents balbutiements se heurtent et se heurteront longtemps encore. Bien au contraire, ces questions de sa crédibilité et de son éventuel essor sont en débat. Elles ne permettent pas de préjuger de l'avenir. |
| ... un individualisme à la fois personnaliste et communautaire... |
| Ma conviction est alors que, devant la défectuosité reconnue du ferment politique à l'oeuvre jusqu'à ce jour, leurs réponses ne sont à chercher et à trouver nulle part ailleurs que dans les ressorts de la société civile. Car il n'est pas dans la "philosophie" des marchés de les donner et l'Etat ne pourrait les apporter que contraint par ladite société à se transformer lui-même pour qu'il en soit ainsi. Et puisqu'il ne peut exister de génération spontanée de cette figure inédite de l'accomplissement de soi et du vivre ensemble, c'est de proche en proche que ceux qui se récoltent, résistent, proposent et revendiquent peuvent établir des centres de réflexion et d'intervention, les consolider, les multiplier et les ramifier. La responsabilité initiale leur incombe d'y investir leurs capacités, de donner le meilleur d'eux-mêmes dans l'autoconstruction d'une société de droit, plus forte que l'Etat ainsi nommé, de faire prévaloir une politique citoyenne. Ainsi contribueront-ils à vivifier des formes nouvelles d'un individualisme d'inspiration démocratique, pleinement solidaire en toutes ses manières d'être. |
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* Philosophe, auteur de la Solidarité, l'avenir d'un héritage, Scandéditions-Editions sociales, 250 p., 120 F. |