Regards Mars 1999 - Hors-sujet

Prénom : fantasme

Par Evelyne Pieiller


Concevoir un enfant n'a jamais paru, sauf dans les cas douloureux de stérilité, une tâche particulièrement éprouvante. Erreur, frivole erreur : on ne s'intéresse décidément jamais assez au vocabulaire. Car qui dit conception, dit idée, dessein, projet, qui dit enfant à naître dit prénom à trouver, et là, immédiatement, l'affaire se complique. Soyons sobre : choisir un prénom, ce qui est un des moments délicieux, ou orageux (cocher la mention adéquate) de la vie des "concepteurs" est une entreprise grave, dont il s'agit de bien mesurer les conséquences. Jadis, l'affaire était simple. Le chérubin portait le prénom du parrain ou d'un des grands parents, et voilà tout. Aujourd'hui, chacun choisit ce qui lui plaît. On est libre de baptiser comme on l'entend. Libre ?

De 1900 à la fin des années 30, les garçons s'appelaient Louis, Pierre, Jean ou André, Roger, Henri ou Georges. Les fillettes se partageaient entre Jeanne, Marie et Simone. On ne recherchait pas la fantaisie, on se satisfaisait de situer l'enfant dans une généalogie, et donc dans le cadre rassurant d'un groupe et de son histoire. A la moitié du siècle, la tradition commence à vaciller : surgissent les Michel, puis Patrick, puis Philippe, et, pour la première fois, Marie ne sera plus le prénom féminin le plus porté en France, il est débouté par les Monique, et talonné par les Catherine et Françoise. Les jeunes parents prennent leur indépendance : le prénom de notre enfant ne sera pas dicté par le passé et le conformisme, nous allons le choisir pour sa beauté, ou son originalité, il dira quel enfant nous rêvons. Et c'est là que ça devient intéressant.

Parce que nous ne sommes pas tout à fait aussi libres que nous le croyons. C'est vexant. Mais c'est prouvé.

On cherche un prénom féminin, évocateur de réussite, à la fois frappant et facile à retenir : une fillette sera nommée Victoire, une autre Cindy. Mêmes motifs, résultats divergents. Logique, les deux fillettes n'habitent pas tout à fait le même quartier. Cindy vient d'un milieu populaire, Victoire s'épanouit dans le VIIe arrondissement. Oui, même là, au coeur du désir le plus intime, parfois le plus obscur, on est dépendant de sa classe sociale. Les parents du jeune Kévin fréquentent rarement les parents du jeune Charles. On cherche à exprimer ce qu'on a de plus personnel, et, ce faisant, on décline son appartenance à un milieu : on "marque" immédiatement l'enfant, alors même qu'on le veut, qu'on le sait, unique, plus encore sans doute qu'autrefois, quand on se contentait de l'inscrire dans la parenté.

Semblablement, on lui fait désormais porter le poids des modes : on recherche la singularité, et on l'appelle Jérémy, prénom longtemps inusité, entre autres parce qu'il évoquait un petit prophète célèbre par ses larmes, et qui ne vivait plus guère que dans les propos énervés des mères devant leur enfant pleurnicheur "arrête de faire ton Jérémie", souvent raccourci en "ça suffit avec tes jérémiades". Le prophète mineur semble avoir été définitivement oublié, et apparaît tout fringant, un Jérémy américanisé, entre 1985 et 1994. Après, c'est terminé. Car non seulement, le prénom vous informe sournoisement du niveau d'études des parents, mais en plus il donne quasiment la date de naissance de celui qui le porte. Ça devient dur, la liberté de choix... Et, en plus, les prénoms sont taquins : les jeunes Mégane, stoppées net dans leur élan par l'apparition d'une voiture du même nom, ont dû quelque peu souffrir...

Si on voulait être particulièrement déprimant, on préciserait que, de surcroît, la région où l'on vit joue également son rôle. Non, il ne s'agit pas de dire que Loïc est breton, précisément, il ne l'est plus : il a gagné toute la France. En fait, chaque région, porteuse d'une histoire précise, d'accents et de patois divers, également définie par sa population, a des penchants particuliers : Gauthier et Benjamin seront souvent picards, Quentin et Elise ont de bonnes chances d'être normands, Jeanne, Floriane ou Roxane remplacent Anne chez les Bretons...

Mais, si les prénoms à l'évidence dépendent aujourd'hui de la mode, qui se décline diversement, comme pour n'importe quel objet de désir, vêtements, meubles, voiture... où va s'afficher l'identité de celui qui choisit, il est sans doute éclairant de repérer ce que cette mode raconte. Ainsi, en 1995-96, les prénoms masculins le plus souvent choisis, toutes classes confondues, sont : Thomas, Alexandre, Nicolas, Maxime, Kevin, Quentin, Antoine, Dylan, Julien, Florian. Deux prénoms anglo-saxons, dont l'un semble bien venir tout droit d'un feuilleton américain : on peut supposer que les parents souhaitent à leurs fils d'être beaux et riches comme des stars. Même remarque pour Florian, version "rare" de Florent, et peut-être pour Antoine et Julien, qui ont en plus un côté "chic", dû à leur usage par la bourgeoisie. Là, c'est un rêve de respectabilité qui apparaît, le désir d'avoir des "ancêtres", tout comme avec Thomas, Alexandre et Nicolas. Maxime est plus surprenant : on peut imaginer qu'on y entend, même sans bien le formuler, le "maximum", et qu'on attend le meilleur pour eux. Quant à Quentin, il fait quasiment snob. Serait-ce donc que les parents d'aujourd'hui désirent avant tout pour leur enfant la réussite sociale et aspirent, pour beaucoup, à se doter d'une généalogie virtuelle ?

Les demoiselles, elles, s'appelleront Chloé, Mathilde, Manon, Laura, Camille, Océane, Marie, Pauline, Léa ou Sarah. A nouveau, le parfum du passé, le goût du "cossu" et la recherche du poétique, avec Océane ou Chloé... C'est assez fascinant : ce qui s'exprime ainsi, c'est à la fois le désir du prénom rare et précieux, et, ce qui peut paraître légèrement contradictoire, le besoin de s'appuyer sur un passé recomposé. Autrement dit, le choix des prénoms depuis plus de trente ans affirme de plus en plus nettement l'aspiration à la singularité (oui, je suis unique et incomparable), avec de plus en plus de vigueur au fur et à mesure que chacun se sent plus fragile, plus noyé dans une masse indistincte, plus impuissant, et, en parallèle, témoigne d'une nostalgie assez poignante d'un bon vieux temps où on savait sur quelles valeurs s'appuyer. Ah, tristesse...

Entre la télé et la photo sépia de l'album de famille, entre la modernité dollarisée et la douceur des provinces d'autrefois, entre le citoyen transformé en statistiques de chômage et les fils de famille héritiers des vertus et biens de ladite famille, on oscille, et, dans toute cette inquiétude, brille peu à peu la fascination de l'identité, et des origines : fallacieuses, mais poignantes, formidablement contradictoires, formidablement piégées, et qui racontent la grande bagarre d'aujourd'hui, entre le modèle "contemporain" et le modèle "ancien", tous deux nourris de fantasmes, entre ce qui est vécu comme dépossession de soi – les peurs nées de la "modernité", comme disent les tenants du libéralisme – et la quête romantique de l'expression de soi, qui, dans ses extrêmes, va jusqu'à l'exhibition d'origines, véritables ou rêvées. Décidément, le politique est partout...


Lire la Cote des prénoms en 1999, guide Balland, 125 F. Titre regrettable, ouvrage documenté.

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