|
Petits malins et grands majors Par Xavier Delrieu |
|
|
| L'industrie du disque (un marché mondial de 40 milliards de dollars, soit 240 milliards de francs, soit 35,4 milliards d'euros) est en ébullition. Deux phénomènes inquiètent les Majors : le piratage grâce aux graveurs de CD qui connaissent depuis un an un succès croissant et... le piratage via Internet et son nouveau format de compression MP3. Il se développe dans les cours de récréation un trafic sans précédent depuis la baisse des graveurs de salon (entre 2500 et 5000 francs) et des enregistreurs de CD-Rom (entre 1500 et 3000 francs). Des petits malins ont très vite compris qu'en dupliquant un CD sur un disque vierge, il y a matière à se faire de l'argent de poche bien plus facilement qu'en gardant le rejeton de sa voisine. |
| Quelques chiffres donnent la dimension de ce trafic. Lancé en 98, il s'est vendu environ 30000 à 40000 graveurs de salon qui permettent, comme une simple platine K7, de faire des copies de CD ou même de vinyles, sur un disque vierge dont le prix oscille encore entre 25 et 50 francs. Le graveur de CD-Rom qui connaît un succès explosif, nécessite un ordinateur mais le disque vierge coûte à peine 10 francs. On peut y sauvegarder des données informatiques mais aussi y copier des jeux vidéos et des CD audio. Bilan 1998 : il s'est vendu 40 millions de CD-R (enregistrables). Difficiles à quantifier, on estime qu'il circule entre 5 et 15 millions de disques pirates en France ! L'inquiétude des maisons de disques est donc légitime, d'autant plus que ce marché n'en est encore qu'à ses balbutiements. Néanmoins, plusieurs facteurs doivent être impérativement pris en compte. |
| Tout d'abord, la solution la plus facilement envisageable devrait être une extension de la redevance sur les supports vierges, appliquée aujourd'hui aux cassettes vidéos ou audios, à tous les types de CD-R. Ce nouveau piratage étant international, une baisse de la TVA sur le disque serait aussi la bienvenue. La France, qui y est favorable depuis longtemps, s'est toujours vu refuser par les autorités européennes un alignement de la TVA du disque sur celle du livre. Or, chacun sait qu'entre un CD à 140 francs et le même, piraté, vendu 40 francs, un collégien ou un lycéen, c'est à dire les vrais coeurs de cible des maisons de disques, n'hésiteront pas. |
| Ensuite, ce phénomène n'est pas nouveau puisque depuis les années 60 et jusqu'à la fin des années 80, la cassette remplissait exactement la même fonction. Enfin, on ne peut négliger un paradoxe qui a son importance : les majors du disque étant de gigantesques groupes de loisirs et de communications, se sont elles qui commercialisent une grande partie des graveurs ! Le problème de la copie devrait donc rapidement pouvoir trouver une solution. C'est en fait l'autre forme de piratage qui fait trembler les industriels du disque. Celui via Internet. La naissance du CD en 1982 a donné naissance à un gigantesque marché : combien de personnes ont totalement renouvelé leurs discothèques en abandonnant le vinyle ? Les enjeux financiers devenant de plus en plus importants, cette année-là sonna le glas des dernières velléités artistiques du monde de la musique. Quelques rares indépendants y survécurent. La finance au pouvoir, les regroupements s'opérèrent (ils ne sont pas encore achevés) et les relais furent installés (essentiellement les radios FM et MTV). |
| La recette était bonne, sauf qu'Internet vient contrecarrer cette mécanique parfaitement huilée. Un nouveau format, le MP3, permet de compresser un fichier audio à un dixième de sa taille et de le télécharger via Internet sur un lecteur portable muni d'une mémoire, comme le Rio PMP300. Or des sites présentant librement de tels fichiers pullulent sur le web. La musique devient alors un plaisir gratuit. Dès 1982 il semblait évident que le CD n'allait être qu'une étape avant l'apparition d'une nouvelle forme de stockage sur mémoire informatique. Le patron de Sony ne disait-il pas à l'époque "Nous ne savons pas aujourd'hui sur quel support la musique sera commercialisée et écoutée en l'an 2000." Seulement personne n'imaginait que les majors ne seraient pas à l'initiative de cette révolution. Et il y a plus alarmant encore : de artistes, de plus en plus nombreux, mettent eux-mêmes en ligne leurs oeuvres qui échappent ainsi au circuit commercial classique. Ainsi, comme ça se fait déjà pour de nombreux logiciels, les internautes pourront télécharger des musiques en versant directement les droits d'auteur aux artistes qui y gagneraient en liberté artistique et en revenus. Quant à l'auditeur il y gagnerait en possibilité de choix, car les majors ne prennent plus de grands risques artistiques. Tout un pan économique qui génère de nombreux emplois pourrait donc s'effondrer dans les prochaines années. Autrement dit : les mondes de l'édition (livre y compris) et de la distribution sont, eux aussi, en mutation. C'est ce qu'ont compris IBM et les cinq grands majors du disque (Universal, Sony, Warner, EMI et Bertelsmannn) qui ont conclu un accord qui, dans quelques mois, offrira aux consommateurs un service permettant le téléchargement sécurisé d'oeuvres musicales. IBM a consacré plus de 100 millions de francs à la mise au point du standard d'enregistrement étanche au piratage. |
|
|