Regards Mars 1999 - Vie des réseaux

Le mot et le geste
Regards de vagabonds

Par Guy Chapouillié


La gesticulation télévisuelle, y compris les marionnettes les mieux affûtées, a peu visité la planète Davos où pourtant quelques centaines de personnes sonnantes et trébuchantes ont, sans faux-semblant, bricolé un projet de mondialisation à visage humain, pour le reste du monde. Ces gens-là, Monsieur, ont de l'argent, des certitudes et consacrent 228 millions de francs – le record – pour un "faux Van Gogh". Ils communiquent leurs spéculations en temps réel, comme ils disent, par le truchement d'Internet ou de réseaux privés et jouent ainsi, en toute impunité, avec la vie des autres. De fausse alerte en faux espoir, le vide est un destin que tracent avec arrogance ces petits maîtres au formidable outillage informatique dont on mesure chaque jour l'efficacité pour accroître les inégalités.

Quelle est donc belle la vie des marchés financiers qui se dévoile sur des écrans en chiffres, courbes et autres paillettes de toutes les couleurs ; "le recul l'emporte", "le dollar résiste", "le marché s'emballe", "le marché se replie", "le Dow Jones perd 62 points", "l'amorce haussière n'est pas confirmée" ; qu'il est charmant ce sabir des réseaux propre à un petit groupe agressif qui ne discute pas ses mots d'ordre et ne pense qu'à l'accélération lucrative des échanges. Tous ces tripatouillages font la promesse d'un pays merveilleux esquissé chaque jour à la télévision, à fréquences répétées, par des publicités où tout n'est que solutions, dans le miracle quotidien de la consommation de produits sans histoire ; les slogans le rappellent, il suffit de quelques mots pour être heureux, "propreté", "sveltesse", "confort", "sécurité", "assurance"... Cette réduction du vocabulaire est une lésion du langage, une non-communication. Les actions Microsoft montent mais le lien diminue. Cependant, la télévision se souvient parfois de l'espace public et le bonheur n'est pas mince d'y rencontrer, même à des heures perdues au fond de la nuit, des paroles en liberté qui combattent l'exclusion et tendent la main.

Ces éclairs d'écran nous rappellent que la santé de l'esprit individuel peut difficilement se passer d'une participation à la vie sociale, avec les autres, c'est un peu ce que nous disait Zazie l'autre jour (1) en présentant un dictionnaire du parler marseillais comme un réservoir d'images et de sons qui donne des idées et surtout qui dévoile le génie d'un lieu ; le mot circule dans la rue, tâtonne entre les gens et s'installe comme un geste de partage, de la sorte, le "marquemal" peut être "plein de bouche" (2). Cette émission n'oublie pas que l'homme est une personne et elle en accueille le regard comme un bien des plus précieux. Ce soir-là, ceux qui sont toujours parlés prenaient de la bouche, Francis, Sophie, Frédéric, Philippe et les autres n'étaient plus ces exclus qui mendient dans la rue mais ceux qui disent et qui donnent aussi, enfin de vrais faux pauvres.

Accueillis par les Compagnons de la nuit dans un atelier d'écriture et de lecture, ces vagabonds du temps de Davos ont découvert le plaisir d'écouter le texte des autres et beaucoup aimé lire les leurs. De ratures en effacements, la vie non rêvée des hommes tombés du ciel défila alors comme un réseau fermé de transports peu communs où l'errance ne devient plus qu'un ralentissement de vie, jusqu'au gel fatal. Dans le silence de ma présence – téléspectateur éveillé – ces voix venues d'ailleurs ont résonné comme jamais ; j'ai entendu que la personne fatiguée se fatiguait encore plus, j'ai entendu que lorsqu'on se relit ça relie et j'ai entendu que littéraire c'était eux. Ils me faisaient alors l'aumône de leur création ; loin des courbes de la mort, la hausse venait de témoignage et devant ma télé je vivais le frisson du retour à l'essentiel.


1. "Qu'est-ce qu'elle dit Zazie ?" du 6 février 1999 à 23 h 55 sur FR3.

2. Cette personne de mauvais genre (mal habillée) peut être beau parleur...(article Chapouillié).

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