Regards Mars 1999 - La Planète

Algérie
Elections sur terrain miné

Par Hamid Smaha*


L'élection présidentielle anticipée du 15 avril 1999 sera décisive. Confronté à la guerre que livrent les intégristes armés, contesté par la société alors que l'Etat se délabre, le pouvoir engage une partie cruciale pour sa survie. Transition vers l'alternative démocratique ou consolidation du compromis islamo-conservateur ?

 

La démission forcée du président Zeroual, dix-neuf mois avant le terme de son mandat, est le prix de l'échec d'une politique qui a été incapable de juguler la crise, de contenir la pénétration tous azimuts des islamistes au sein de l'Etat et de desserrer la pression sociale.

Au terme de cinq années de rééchelonnement de la dette et de réajustement structurel imposé par le FMI, l'économie algérienne, plus dépendante que jamais de ses hydrocarbures, s'enfonce dans la récession. La crise financière liée à la dette qui a repris son ascension (plus de 32 milliards de dollars), frôle la catastrophe. L'inflation vertigineuse, le chômage endémique (30 % de la population active), la dégradation des conditions de vie et du pouvoir d'achat de millions de personnes, la paupérisation croissante des couches moyennes, l'aggravation de la dépendance alimentaire, sont autant d'indices de l'impuissance de l'Etat à mettre fin à la dérive économique et sociale. La majorité des Algériens vivent aujourd'hui dans la pauvreté. Les prédateurs de la rente pétrolière se redistribuent le pactole du rééchelonnement. La société duale affiche ostensiblement ses lignes de fractures. Des fortunes colossales amassées par les barons du régime et leurs protégés, s'étalent avec insolence dans les limousines allemandes dernier cri et les châteaux-bunkers des banlieues-chics d'Alger, d'Oran et de Constantine. Tandis que les centres villes et les quartiers populaires s'embourbent dans la misère et se léprosent.

Le fondement patrimonial de la légitimité est ruiné par les crises sociales qui se succèdent depuis les années Chadli. Le projet global du pouvoir s'essouffle. Impuissant à produire un nouveau contrat social, il dérive entre les restructurations ultra-libérales du FMI et l'économie de bazar qui ont rendu exsangues le pays et la société. Dans ce contexte d'anomie, la question qui se pose est celle d'un pouvoir dos au mur qui n'a plus toutes les cartes de redistribution de la rente pétrolière, de régulation sociale et de reproduction symbolique de la légitimité. Pourra-t-il continuer à verrouiller le système politique et retarder l'échéance d'une rupture radicale qui mettra fin à la fonction historique de l'Etat prébendier ?

 

Des fortunes colossales amassées par les barons du régime...

D'ores et déjà, deux faits majeurs augurent l'incertitude sinon l'impasse vers laquelle s'oriente le régime, et rendra plus que probable le risque d'une explosion sociale, au pire d'une guerre civile.

1. Sans doute – et c'est une nouveauté – l'Armée et le pouvoir politique n'arrivent plus à maîtriser les contradictions internes au régime et à contenir dans l'ombre du sérail les luttes féroces entre les factions qui le composent. Tous les clans qui ont participé à la ruine du pays depuis son indépendance s'engagent dans la bataille présidentielle à travers une pléthore de candidatures d'anciens premiers ministres, de barons du régime et de militaires historiques. Derrière ce simulacre de pluralisme, se profile la déliquescence du système politique.

2. Le pouvoir multiplie ces derniers temps les signaux forts pour préparer le terrain et l'opinion à la "réconciliation nationale", condition sine qua non pour ses thuriféraires d'un retour à la paix civile : loi sur la rahma, présence significative de ministres islamistes dans le gouvernement, trêve avec l'AIS, branche armée du FIS, décret sur la "tragédie nationale". C'est ni plus ni moins l'application rampante de la plate-forme de Rome qui n'avoue pas son nom, en attendant l'annonce du retour du FIS dans le jeu politique.

 

... et des quartiers qui s'embourbent dans la misère et se léprosent

A travers la question du partage ou non du pouvoir avec les islamistes, c'est la question du choix de société qui est posée. Les forces conservatrices et islamistes, occupant des positions fortes au sein de l'Etat, de l'armée et des appareils politiques, visent à édifier violemment ou progressivement selon les conjonctures, l'Etat théocratique qui assumera enfin l'identité arabo-islamique de l'Algérie. Plus le système rentier bureaucratique perdure, plus le choix d'une société bazariste, rétrograde gagnera du terrain et des émules pour le réaliser. Chaque fois que le régime a cédé aux sirènes de l'islamisme ou tenté de l'instrumenter, celui-ci en a profité pour assujettir des espaces entiers de l'Etat et de la société.

 

La chariâ, matrice de la législation qui régit les personnes...

Le pouvoir politique n'arrive pas à concevoir une légitimité sans la caution islamiste.

Le président Chadli et son premier ministre Hamrouche ont légalisé les partis islamiques, en premier lieu le FIS. En 1995, le président Zeroual élu pour mettre fin à la violence intégriste a introduit les islamistes au gouvernement. L'ancrage au sein de l'exécutif des formations théocratiques, créait une dynamique concrète et symbolique qui amplifiait leur impact et leur influence dans la société, au-delà de leur espérance. Qu'importe si au niveau sémantique l'Etat islamique n'est pas proclamé en tant que tel, dans la mesure où les leviers du pouvoir sont partagés avec ses partisans. La chariâ reste la matrice de la législation et des statuts qui régissent les personnes. L'islam reste religion d'Etat en attendant d'être l'Etat tout court.

Là est le socle idéologique où s'enracinent et se définissent les "constantes nationales" qui rassemblent toutes les factions et les tendances issues du nationalisme algérien. Là est le compromis historique entre le fonds conservateur et l'islamisme. A l'échelle du pays, cette vieille tendance nourricière de l'autocratisme n'a de cesse d'utiliser le sentiment religieux des populations qu'elle amalgame au discours national-populiste pour produire, en fin de compte, cet ersatz d'identité qu'est la culture du pauvre.

 

... l'islam reste religion d'Etat en attendant d'être l'Etat tout court

Même Hocine Aït Ahmed, champion d'un parti qui se proclame laïque et démocratique, n'y échappe pas. A chacun de ses séjours au pays natal, c'est une procession de vieux chefs de famille qui défilent pour lui exprimer leur allégeance à la fois comme chef de clan et descendant de chef religieux.

Pour la plupart des dirigeants politiques et militaires, l'islamisme est une tendance lourde qui structure de fond en comble la société algérienne. Ne pouvant plus l'instrumentaliser de l'extérieur et le contenir à la périphérie de l'Etat, ils se sont résolus à lui ménager des espaces, dont ils croient naïvement qu'il ne déborde pas, où il a la charge du contrôle idéologique de la société. Au besoin, le pouvoir utilisera les islamistes pour liquider les démocrates.

Le compromis avec l'islamisme repose objectivement sur une base matérielle : les intérêts colossaux engendrés par la rente pétrolière étatique et les secteurs capitalistes et précapitalistes de l'économie algérienne. Sa base sociale englobe les bourgeoisies mercantiles, la multitude de petites gens insérés dans l'économie informelle et l'armée de réserve des jeunes exclus du système.

 

Interférences des puissances occidentales, consensus et clivages

Mais bien des contradictions qui tiennent aux différenciations stratégiques des protagonistes et à l'hétérogénéité de leur culture économique, émaillent ce compromis aléatoire. Les failles du système sont encore accentuées par les interférences des puissances occidentales dans la crise algérienne.

Là sont le consensus mais également les clivages. L'approche de l'échéance électorale présidentielle a emballé le jeu politique et précipité la décomposition-recomposition des forces politiques en présence.

L'ancien parti unique, le Front de libération nationale (FLN), qui a pendant un moment flirté avec la coalition de San Egidio avant sa reprise en main par la vieille garde, révèle au grand jour un clivage apparemment irréductible, tant au niveau de la direction que de la base des militants, entre trois factions au moins. Abdelaziz Bouteflika, ancien ministre des Affaires étrangère de Boumediene, candidat annoncé du pouvoir, est soutenu par la direction et de larges secteurs de l'appareil. Il bénéficie surtout de l'appui de l'administration et des médias officiels.

 

Portraits de candidats, la machine électoraliste en marche

Ahmed Taleb Ibrahimi, plus de vingt ans ministre de Boumediene, fossoyeur de l'éducation et de la culture, rallie une grande partie des conservateurs, les pan-arabistes du Baâth et une partie du vote islamiste. Mouloud Hamrouch, colonel de réserve, ancien premier ministre de Chadli au temps de la montée en puissance du FIS, compte sur le soutien des cadres réformateurs et de nombreuses cellules opposées à la direction. tous les trois partagent en commun la volonté clairement affichée d'aller vers l'union nationale incluant les islamistes, y compris le FIS.

Significatif également l'éclatement de la formation officielle dominante de l'échiquier politique, le rassemblement national démocratique (RND), le parti créé de toutes pièces par le pouvoir aux élections présidentielles de 1995, pour soutenir le président Zeroual. La majeure partie des caciques du RND ont déclaré "sur ordre" leur soutien au "candidat du consensus" Bouteflika. Rendu coupable de ne pas suivre la partition, le secrétaire général, Tahar BenBaïbèche a été évincé au pas de charge et remplacé par le précédent premier ministre de Zeroual, Ahmed Ouyahia, le gestionnaire de l'ajustement structurel du FMI, choyé par les milieux financiers internationaux.

Débarrassé de ses brebis galeuses, le RND qui contrôle les structures étatiques territoriales et qui a fait ses preuves comme machine électoraliste rompue aux grandes et petites combinazione, déploiera son savoir-faire au profit de Bouteflika. Il lui reste à neutraliser Mokdad Sifi, ancien premier ministre de Zeroual, et l'ancien colonel Youssef El Khatib, autres prétendants. Chacun espère rallier le personnel politique et les cadres des organisations satellites qui ont grandi à l'ombre du sérail et sont les relais obligés du clientélisme politique.

 

GIA : terroriser, punir, maintenir la pression dans le pays

L'onde de choc de la recomposition du paysage politique officiel n'épargne pas non plus les islamistes. Le fondateur du parti Nahda (Renaissance) Abdallah Djaballah a désavoué son secrétaire général, qui s'est prononcé pour Bouteflika. A la tête d'une nouvelle formation, il reprend sa base dans le giron islamiste. L'autre parti islamiste, le MSP, ex-Hamas, de Mahfoud Nahnah, est devenu la force de gravitation en puissance autour de laquelle toutes les tractations convergent. Principale force islamiste au gouvernement et au Parlement (25,38 % aux élections présidentielles de 95), Nahnah et le MSP qui ont pris conscience de leur poids entendent infléchir de façon irréversible la tendance vers une présence lourde des islamistes dans les rouages de l'Etat. Autrement dit, ils visent à pérenniser plus fondamentalement la centralité de l'islam politique dans la société et dans le pays. Les tergiversations du régime et la faiblesse du camp démocratique les encouragent dans cette voie.

Les islamistes seraient-ils en passe de "remporter une victoire politique alors même qu'ils ont échoué sur le terrain militaire" comme l'affirment les démocrates ? En effet, les maquis fortement structurés et mobiles des islamistes qui agissaient au grand jour ont été anéantis ou considérablement affaiblis, à la suite des vastes opérations engagées par l'armée et les groupes de défense des citoyens. Incapable de mener une guerre subversive faute de soutien durable de la population, les réduits du GIA recourent aux massacres collectifs à la fois pour terroriser, punir et maintenir la pression dans le pays.

 

Coalition contradictoire replâtrée contre national-populisme

Comment expliquer ce retour à la case départ d'avant 1995, et cette poussée vers le compromis avec les islamistes ? La neutralisation de l'Armée par les dissensions internes ? Une rupture radicale du rapport des forces à l'avantage des conservateurs ? La pression décisive de l'Occident pour en finir avec une crise dangereuse pour l'équilibre géopolitique ? Sans doute, toutes ces raisons y concourent.

Au terme de ces deux décennies de crise, la coalition des forces conservatrices et des islamistes qui ont consolidé les liens de leur compromis historique, se présente aujourd'hui comme l'alternative durable au national-populisme. Cette tendance est confortée par l'alliance autour du scrutin, avec le Front des forces socialistes (FFS) d'Aït Ahmed et le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoun, qui apportent la caution "démocratique" et la bienveillance de l'opinion internationale.

 

Paralysie des courants démocratiques divisés, isolés et affaiblis

D'autant plus que le régime s'emploie à accentuer la paralysie des courants démocratiques divisés, isolés et affaiblis par la perte de leurs élites assassinées ou contraintes à l'exil. L'échec des démocrates républicains de construire un front unique et de cristalliser les espoirs de la société en une base électorale consciente et active, hypothèque lourdement l'alternative démocratique. C'est aussi l'échec d'une vision qui surestime la capacité des sphères modernistes de l'Etat et de l'Armée, à infléchir l'alternative démocratique, en faisant abstraction des contradictions, du rapport des forces et des intérêts qui les déterminent eux aussi dans le système. On a tendance trop souvent dans le camp républicain à idéaliser l'état de conscience dans la société, en ignorant la pauvreté de la culture politique encore assujettie aux paradigmes d'une organisation sociale arriérée. Dans le contexte de délabrement culturel et éducatif actuel, l'accès à la modernité est terriblement fermé à la majorité de la population paupérisée. Le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et le Mouvement démocrate pour la société (MDS, ex-Ettahadi des communistes), conteste le scrutin du 15 avril, qui serait le "second tour des législatives de 91", pour ne pas cautionner un accord avec les islamistes. Si l'appel au boycott a le mérite de préserver les chances d'un pôle démocratique dans la société, il est peu probable qu'il conduise à une remise en cause du scrutin et à éviter l'issue du compromis avec les islamistes. La société a montré jusqu'à présent une désaffection manifeste à l'égard de l'élection. En 1995, les Algériens ont voté massivement pour arrêter la violence intégriste et donner une chance au processus démocratique. Le trucage des législatives de 97 les a renvoyés à l'implacable logique de l'Etat prébendier. Lassés par les retombées de la crise, écoeurés par les manoeuvres d'appareils, ils ne croient plus au miracle aujourd'hui et s'abstiendront probablement en masse.

 

Lassés par les retombées de la crise, écoeurés par les manoeuvres d'appareil

Il est certain en revanche que le compromis se heurtera à des obstacles de taille. Il sera difficile à une coalition contradictoire replâtrée de faire face à la crise économique et d'éviter l'explosion sociale. Les germes de la guerre civile ne disparaîtront pas au lendemain de l'élection. Dans le contexte du délitement de l'Etat, il sera peut-être trop tard pour empêcher un nouvel aventurisme aux conséquences incalculables.


* Journaliste.

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