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Modernité Par Juan Marey |
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| Peut-être a-t-on lu Seins (1917), si bellement traduit et présenté par Benito Pelegrin (André Dimanche, 1992, puis Babel, 1995) ? L'auteur en est un jeune et riche Espagnol de vingt-deux ans, au talent fou, qui, sept ans auparavant, a écrit le Livre muet (1909-1910). Livre pensé au vocatif, proclamant le rejet de toute limite, de toute logique, de tout dogmatisme, de toutes les habitudes, par lequel Ramón, en état de "mort sociale", se dédouble et s'interpelle au début de dizaines, de centaines de strophes, ouvrant les vannes par cette gigantesque anaphore à l'écriture proliférante d'un homme révolté, soucieux d'abattre les poncifs et de "désentraver la pensée". Ramón bannit le symbole désincarné et ouvre les bras à la métaphore unifiante, lui qui est si poreux, si ouvert, et veut "être une étoile de mer, rayonnant vers tous les espaces cardinaux". |
| Ramón n'aime pas la ville close. Il aime la nuit, le bois de pins, la terre, la mer et le ciel certainement, car "ce que nous aimons dans les oiseaux ce sont les lignes qu'ils décrivent dans l'espace". Il dispose de tout un harem de pipes, et vante leurs mérites respectifs. Sensuel et tendre, il affirme pourtant que les femmes enchaînent, que l'amour est un leurre. |
| Bien entendu, Ramón fait grand usage du paradoxe. Le parti pris de l'instable, du fugace, du périssable, l'incite à amadouer la mort : "J'ai fait mes fondements de tout ce que j'ai enterré", et "pour aimer la vie il faut aimer la mort". Afin de pourfendre la logique et la solennité des puissants et des cuistres, il appelle à la rescousse l'humour et l'absurde : "Ramón, c'est une pensée absurde, mais il faut la penser." Et tout le reste est littérature. D'ailleurs tout livre constitue un "simulacre" dont il faut se "désengrosser". |
| La préface de Jacques Ancet est magnifique. Non, Ramón Gómez de la Serna n'est plus un écrivain du XIXe siècle. Par sa révolte, son amour de la liberté et sa recherche du bonheur, ses mots tumultueux, apparemment aveugles mais tout imprégnés de désir, par son ressassement, par son balbutiement travaillé de pulsions, par sa volonté de tout dire dans l'immédiateté de l'instant et d'être toute chose, ce jeune génie annonce bien notre Modernité. |
| Une Modernité dont José Angel Valente, né en 1929, participe pleinement. Chacun des mots de ses courts poèmes doit être un "mot qui a vécu parmi nous" et "se fait corps" au terme d'une montée vers les profondeurs premières, vers le support originel. Avant tout, il y a un travail sur les mots, bien sûr, mais étayé par une pratique érotique et une conscience méta- physique qui n'élude ni l'histoire ni la biographie. Mais ici, comment ne pas renvoyer aux explications de Jacques Ancet ? Voici pour finir un poème central, étincelle d'ombre liquide, intitulé Graal : "Respiration obscure de la vulve./Palpitant y palpitait le poisson du limon/ et moi je palpitais en toi.../ Tu m'inspiras /dans le plein de ton vide,/je palpitais en toi et en toi palpitaient/ la vulve, le verbe, le vertige et le centre." (Mandorle, 1). |
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Ramón Gómez de la Serna,
le Livre muet, traduit et présenté par Jacques Ancet. André Dimanche éditeur, Marseille, 320 p. |
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José Angel Valente,
Trois Leçons de ténèbres suivi de Mandorle et de l'Eclat, traduction et présentation de Jacques Ancet, Poésie/Gallimard, 200 p. |
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