|
Un byzantin au Nouveau monde Par Odette Casamayor |
|
|
| Quand, au milieu des années 80, le réalisateur Miguel Littín (né en 1942) a cru perdu tout espoir de retourner au Chili, d'où il était parti après le coup d'état d'Auguste Pinochet, il a enfin réussi à publier l'histoire de son grand-père, le Grec Kristos Kukumides, arrivé à Chili en 1914. "Je pensai que je ne verrais plus jamais Palmilla, ma province natale et, encouragé aussi par la confiance que m'avait portée mon éditeur espagnol, j'ai autorisé la publication de ce premier roman." Aujourd'hui, la scène se répète, mais à Paris. Littín a rendu son livre à l'éditrice Anne-Marie Métailié et, parce que "dans cette histoire s'agitent les fantômes et les rêves de toute [ sa] famille", il rend enfin son intimité au lecteur français. |
| A l'âge de 25 ans, le voyageur byzantin, Kristos Kukumides abandonne sa Grèce natale pour l'aventure et l'illusion du Nouveau Monde. L'Amérique s'esquissait sur ses lèvres et dans ses rêves, pendant une très longue traversée au cours de laquelle le jeune Kristos est devenu le protecteur de trente-neuf fiancées palestiniennes embarquées vers le Chili. Dans ce pays, au bout du continent que le Grec avait du mal à identifier avec son idéal "américain", ces jeunes femmes retrouveraient les hommes auxquels elles étaient promises depuis leur enfance. C'est Kristos qui, attentif aux suppliques de ces femmes qui l'appelaient Seigneur et Envoyé de Dieu et partagèrent son lit, à l'abri des rafales et des tempêtes de neige du chemin andin, les conduit dans les bras de leurs maris. Là où le train s'arrête pour refaire le chemin du retour à la capitale, Kristos livre la dernière fiancée. Le destin veut que le Grec arrête aussi ses pas dans le village de Palmilla ; c'est là-bas qu'il s'établit et bâtit une famille. Mais la Grèce, sa mère, les souvenirs, et surtout une question persistente : pourquoi les choses se sont-elles ainsi passées, tourmentent la vie de Kristos. L'alcool et les prostituées dansent autour de lui, le pauvre immigrant désarçonné. Et bientôt la prospérité familiale n'est plus qu'un souvenir. Sous les yeux de son petit-fils d'à peine 12 ans, Kristos Kukumides s'éteint en 1954, enveloppé dans une solitude et un désespoir immenses. |
|
Au fil des pages, Miguel Littín nous transmet la fascination mystérieuse exercée par son grand-père grec : "Cette histoire est née avec moi. Mon aïeul a toujours été un grand inconnu que je devais déchiffrer un jour. Pourquoi cet homme, venu de si loin, consommait-il avec une telle rage sa vie dans un endroit perdu au bout de monde ? Comment s'était-il égaré là ?"
Le grand drame de ce roman est celui du désarroi humain, celui des immenses migrations du début du siècle qui ont tant apporté à la construction des sociétés américaines. Miguel Littín, l'un des plus célèbres exilés après le coup d'Etat de 1973 (c'est d'ailleurs le héros du roman de Gabriel García Marquez l'Aventure de Miguel Littin, clandestin au Chili) est aussi l'une des figures principales du cinéma latino-américain contemporain. Certains de ses films ont connu des succès importants : la Terre promise (1973), Viva el presidente et les Naufragés (sélectionnés au Festival de Cannes en 1978 et 1994). "Le cinéma me permet d'extérioriser des flots de sentiments et de sensations. Mais la littérature est cruelle. Elle dénude l'âme de l'homme. C'est à travers elle qu'on raconte certaines choses que sans doute on ne veut pas rendre publiques." |
|
Le pressentiment qui l'a poussé à publier ce livre, l'impossibilité d'un retour au Chili, était par bonheur infondé. Miguel Littín y est retourné et s'est installé à Palmilla, dont il est actuellement... le maire.
Le récit fascinant du Voyageur Byzantin s'inscrit sans aucun doute dans la lignée des grands romans latino-américains, où la famille et les origines sont les véritables protagonistes, "... parce que ce sont les familles qui fondent nos peuples et c'est aussi à travers elles qui se tisse l'histoire de ces nations, encore en processus de formation." Une grande leçon de littérature. |
|
Miguel Littín,
Le Voyageur byzantin, Traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, Éditions Métaillié, 264 p., 125 F |
|
|