Regards Mars 1999 - Supplément

La presse en revue
L'extrême droite n'oublie pas ses enjeux

Par Maryse Souchard, Laetitia et Sébastien Chatillon *


Alors que les médias se font l'écho des débats qui agitent le Front national, commentent abondamment les échanges entre les différentes factions et invitent les responsables à s'expliquer, la presse d'extrême-droite se fait beaucoup plus discrète sur ce sujet et consacre son énergie éditoriale et ses Unes à l'un de ses thèmes fétiches : "C'est l'immigration qui crée la délinquance" (Minute, 3-2-99).

"L'affaire Mégret, comme croient devoir l'appeler certains, n'est pas l'affaire Dreyfus. On peut en parler. Et on doit même en parler une bonne fois pour toutes, avant de se tourner vers d'autres sujets, plus importants quant au fond, plus urgents et plus dramatiquement vitaux en cette période où les dangers pesant sur notre pays et sur son indépendance et sa liberté n'ont jamais été plus pressants" ("Parlons-en une bonne fois pour toutes", Jean Bourdier dans National Hebdo, 24-12-99). En même temps que le discours officiel tente de temporiser et de minimiser les conséquences de ce qu'il convient d'appeler désormais une "scission", il est difficile de ne pas envenimer malgré tous les débats : "On ne vend pas son âme pour un strapontin ministériel. Ce n'est pas seulement immoral, c'est idiot" (idem) et le courrier des lecteurs de National Hebdo soutient exclusivement Jean-Marie Le Pen. Pendant ce temps, Minute aborde le dossier sans vraiment prendre parti : "Marignane : la grand-messe mégrettiste" jouxte un entretien avec "L'invité de la semaine : Jean-Yves Le Gallou" et tous peuvent y trouver leur compte (Minute, 27-1-99). C'est aussi la position de La Une que de ne pas vraiment choisir l'un ou l'autre des camps en reconnaissant aux deux des raisons et des torts : "Le Front national paie de son éclatement l'interdiction des courants, la mise au pas des fortes têtes, l'unanimisme de rigueur, bref son déficit démocratique. (...) Bruno Mégret, patiemment, obscurément, méthodiquement, plaçait ses hommes, creusait ses galeries, tissait ses réseaux." ("Tom Putsch contre Obélix : le combat des chefs", Dominique Jamet dans La Une, janvier 99), même si le mensuel appelle de ses voeux "un nouveau Front de droite".

"Nouveauté", "Renouveau", "Changement" : les orientations de l'extrême droite sont-elles à ce point modifiées ? A regarder les titres en Une du mois de janvier, on peut en douter : "La ville de New York l'a fait grâce au “zéro tolérance” ! L'insécurité réduite de moitié. C'est également possible en France. En exclusivité, La Une dévoile les mesures à prendre d'urgence" (janvier 99) ; "La France de la peur. La carte des quartiers interdits à la police" (National Hebdo, 28-1-99) ; "Les autorités leur (les jeunes, NDLR) trouvent toutes les excuses, simplement parce qu'elles se sentent coupables d'avoir déraciné leurs parents" (Minute, 3-2-99). Les contenus des articles renvoient sur les communautés immigrées la responsabilité des violences urbaines. En fait, dans le discours de la presse d'extrême-droite, l'immigration est responsable de la violence, c'est elle qui l'installe dans les quartiers où elle vit : "Aujourd'hui, dans les banlieues où s'entassent des multitudes de familles d'immigrés d'origines, de nationalités et de moeurs différentes, les adolescents, totalement déracinés, sont livrés à eux-mêmes. Leur culture est celle de la violence. Même les petits blancs sont obligés, pour survivre, de s'agréger aux bandes ethniques, d'adopter leur vocabulaire et leur accoutrement." (Minute, 3-2-99) ; "Quel que soit le manipulateur, la menace résulte surtout de l'élément immigré : les recrues de SOS racisme, à la tête d'un syndicat trotskiste, et ces “casseurs” pour qui “manif” est synonyme de pillage. La masse de manoeuvre réellement “révolutionnaire” est importée." (La Une, déc. 98) ; "Ici, les gamins délinquants sont multirécidivistes. Ce sont surtout des Marocains et des Algériens. (...) On a souvent l'impression que ces mômes sont le “bras armé” de leur famille, en réaction à ce qu'ont vécu leurs parents à leur arrivée en France. (...) Du coup, les gamins rejettent tout, ne veulent plus s'intégrer et développent une haine des “fromages”, comme ils appellent les Français”." (National Hebdo, 28-1-99) : en plus d'être violents, ils seraient donc racistes ! National Hebdo est fidèle ici à sa position "traditionnelle" : "Les “zones de non-droit” portent mal leur appellation plus ou moins officieuse. En réalité, les exactions des jeunes immigrés créent, par les interdictions d'activités imposées progressivement aux Français d'origine dans de très nombreuses banlieues, des poches “purifiées ethniquement”" (National Hebdo, 15-1-98) ; "Cette guerre anti-française, le gouvernement en est plus que le complice, il en est le promoteur. Non seulement parce que depuis des années ses hommes sont en cheville avec les associations qui travaillent l'immigration, mais parce qu'il a déclaré la guerre au seul parti qui défend la nation, et qu'il sape le fondement même de celle-ci." (National Hebdo, 4-12-97). Telles sont aussi les conclusions de Bruno Mégret : dans "des banlieues malades d'une véritable fracture ethnique et culturelle", il convient de "débrancher les pompes aspirantes (en établissant) la préférence nationale" car la "reconquête des quartiers" passe par "le démantèlement des ghettos et des bandes ethniques", parce que "la politique d'intégration des communautés allogènes ne marche pas et conduit à la désintégration nationale" (Français d'abord, décembre 95).

Peu importe les avatars des organisations, c'est bien une extrême droite unie et homogène idéologiquement que nous n'avons pas fini de combattre.


* Militants anti-fascistes.

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