Regards Mars 1999 - Lectures

La presse en revue
Société

Par Pascal Carreau, Laetitia et Sébastien Chatillon, Maryse Souchard


Réussir l'intégration

Abordant "cinquante ans d'immigration", la revue l'Histoire souligne dans son éditorial qu'elle l'aborde comme une question politique. Si "la population française d'aujourd'hui comporte environ 6,5 % d'étrangers, grosso modo le même pourcentage qu'en 1931, plusieurs changements se sont produits" : le changement d'origine géographique, le passage d'une immigration économique à une "immigration de peuplement" (notamment par regroupements familiaux) enfin la question de l'intégration "pour les enfants nés en France, de plus en plus nombreux au moment même où la crise de l'emploi est devenue permanente". De ce fait, "la tendance à la marginalisation d'une fraction de cette population issue de l'immigration a contribué à développer des zones d'insécurité, où les violences se multiplient, à l'école, dans les transports publics, contre les biens des particuliers". Selon la revue, "cette situation a nourri le succès du Front national, entretenant du même coup un malaise profond dans les autre formations politiques". C'est donc "le caractère brûlant" de la question qui l'a encouragée à consacrer son dossier à l'histoire de l'immigration.

Michel Winock l'affirme, "le problème d'aujourd'hui est sans doute de maîtriser l'immigration ; mais il est encore bien plus d'assurer à la population d'origine étrangère les conditions d'une intégration réussie. Problème qui touche des groupes particuliers, et non pas les étrangers ou les fils d'étrangers en général". Il stigmatise "la frilosité politique des gouvernants face aux prolégomènes d'apparentes guerres ethniques dont les français sont témoins" alors que "l'intégration est partiellement en panne pour des raisons avant tout économiques, mais aussi pour des raisons socioculturelles, et faute de choix clairs des dirigeants sur la question de l'école, de l'urbanisme et de l'aménagement du territoire. Il est certain que le plein emploi serait un facteur d'intégration incomparable. Un gouvernement ne peut pas le décréter, certes, mais force reste encore à l'Etat pour prendre des mesures exceptionnelles. C'est d'abord par le biais de l'emploi qu'on pourra restaurer la structure familiale, l'autorité parentale, l'espoir des enfants".

Michel Winock,
"L'intégration fonctionne-t-elle encore ?",
l'Histoire n° 229 de février 1999.

 

Critique de la Gauche

Gaulliste "authentique", Roland Hureaux se désole de ce "paradoxe étonnant qui caractérise la fin des années quatre-vingt-dix : la gauche arrive au pouvoir dans la plupart des pays occidentaux alors que le libéralisme économique a, partout, le vent en poupe". Selon lui, "cette conjoncture n'aurait pas été possible sans l'apprivoisement des forces politiques de gauche par les classes dirigeantes, phénomène lui-même inséparable d'une mutation de l'idéologie des partis de gauche, qui lui a fait perdre en route ce qui, dans sa période classique, en constituait l'essence : la revendication sociale. Pendant longtemps, la gauche fut dominée par les perspectives du socialisme, à visage humain ou pas, ainsi que par un certain nombre d'idées fortes comme l'appropriation publique de tout ou partie des moyens de production, la réduction des inégalités, etc.
Depuis l'effondrement du socialisme réel et l'échec du Programme commun, la gauche française a opéré une large reconversion idéologique. La nouvelle posture de la gauche présente cette force qu'elle n'est plus incompatible avec l'etablishment économique et financier."

Ainsi, estime-t-il, "s'est produite au cours des dernières années une révolution fondamentale : l'idéologie de gauche ou, du moins, une certaine idéologie, dont le contenu social a été largement évacué, est devenue celle de la classe dirigeante : la vraie, bien entendu, celle qui contrôle les grands médias, les multinationales ou les secteurs financiers stratégiques. (...) Ce n'est pas la fin de la gauche, c'est la disjonction de la gauche et du peuple. Délesté de sa dimension économique et sociale dans ce qu'elle avait de plus vulgaire – la lutte des classes –, le mode de pensée idéologique peut être aujourd'hui pleinement adopté par la classe dirigeante, sous la forme de l'effacement des frontières, de l'exaltation abstraite des droits de l'Homme, de la permissivité, de l'abolition des distinctions traditionnelles entre le bien et le mal. La classe dirigeante y trouve même largement son intérêt" et "la dimension morale de la pensée unique lui apporte l'indispensable supplément d'âme". D'où cette angoisse de Roland Hureaux : "nous sommes en train de vivre une mutation historique de cette donnée fondamentale qui structure la vie politique de tous les grands pays démocratiques : le rapport de la gauche et de la droite. (...) C'est pourquoi beaucoup se demandent à quoi la droite classique peut encore servir : ce n'est pas la moindre raison de la crise d'identité qu'elle traverse aujourd'hui."

Roland Hureaux,
"Les trois âges de la gauche",
Le Débat n° 103 de janvier-février 1999.

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