Regards Mars 1999 - Invitation

Geneviève Fraisse
Depuis quand l'égalité se fabrique-t-elle sans contraintes?

Par Jackie Viruega


Entretien avec Geneviève Fraisse
Voir aussi Pour en savoir plus , L'intellectuel spécifique

Geneviève Fraisse est candidate aux élections européennes aux côtés de Robert Hue. A cette place, elle ne se vit pas selon le modèle du compagnon de route du parti communiste. Pour cette intellectuelle investie dans les questions féministes, c'est une nouvelle expérience politique, après une année au poste de déléguée interministérielle aux droits des femmes dans le gouvernement Jospin.

 

Vous êtes candidate sur la liste communiste aux élections européennes, en deuxième position. Que signifie pour vous cet engagement ?

Geneviève Fraisse : J'ai accepté, non sans hésitations, de figurer sur la liste, pour le même motif qui m'a poussée à répondre favorablement en 1997 à la proposition gouvernementale d'occuper le poste de déléguée interministérielle aux droits des femmes. A ces demandes de changement de registre, de passage à l'action, je ne peux logiquement dire non, car je me suis engagée depuis près de trente ans dans la réflexion sur l'égalité des sexes, réflexion autour de laquelle j'ai construit ma vie adulte.

L'expérience de déléguée ne m'a pas rendue passionnément amoureuse de la vie politique. Je ne l'étais déjà pas. Ce n'est pas par goût que je participerai à la campagne des élections européennes. Mais je ne peux avoir travaillé sur la question des femmes, si importante et toujours maltraitée, pendant tant d'années, pour me "défiler" quand on m'offre une tribune, une possibilité d'action non négligeable.

Je suis assez sensible à la problématique du rapport entre le savant et le politique, donc au fait qu'un gouvernement ou qu'un parti fasse appel à une intellectuelle. Pas une intellectuelle coupée de la pratique, au contraire. Je sais que sans le mouvement politique des années 70, je ne serais pas devenue directrice de recherches au CNRS sur ces sujets. Je suis passée de la théorie à la pratique et de la pratique à la théorie dans un va et vient permanent avec des modalités différentes suivant les périodes politiques, suivant l'état de l'opinion sur les femmes, suivant ma vie personnelle, avec des moments de retrait ou de vie publique. Certains de mes écrits sont extrêmement radicaux et mon engagement public s'est situé alors là, non dans une vie politique classique.

Avec cette candidature, je ne tiens pas le rôle des compagnons de route traditionnels du parti communiste ; je tiens celui de l'intellectuel spécifique qui s'engage en fonction de ce qu'il sait.

Me mêlant "de ce qui me regarde", j'acquiers un savoir précis, à partir duquel j'interviens de façon générale. Il ne s'agit pas de la position de l'intellectuel qui acquiert une notoriété grâce à un savoir étranger à la politique et l'utilise pour accompagner un parti politique. J'ai saisi, comme intellectuelle spécifique, l'occasion de la liste communiste. Je connais le PCF et il me connaît. J'ai eu régulièrement des échanges depuis quelques années ! Les autres représentants de la "société civile", selon la formule consacrée, sur la liste, ne sont pas plus que moi des compagnons de route. Ils viennent avec leur savoir, leurs pratiques, leur engagement...

 

L'Europe est-elle vraiment, comme le dit cette jolie formule, "une chance pour les femmes" ?

G.F. : C'est l'autre raison de ma candidature. J'ai voté Oui au référendum par conviction européenne, certainement pas pour approuver le contenu du traité de Maastricht. L'Europe du capital est déjà faite, l'Europe industrielle, l'Europe des échanges et du commerce existe depuis des années. Il ne me paraissait donc pas nécessaire de critiquer une future Europe économique qui était déjà là. Et puis l'Europe culturelle m'est chère depuis longtemps. Reste la question politique et sociale.

Avec le traité de Rome, l'Europe institue le principe de l'égalité économique et professionnelle entre les hommes et les femmes. Le débat paritaire est, lui aussi, européen. Les défis sont importants. Certains pays, comme la France, ne sont pas totalement mauvais en matière d'emploi des femmes mais pèchent par leur représentation politique. Dans d'autres pays, c'est l'inverse. Ne parlons pas de l'un sans l'autre. "L'Europe est une chance pour les femmes" n'est pas une phrase en l'air, dans la mesure où nous pouvons contribuer à harmoniser, à un haut niveau, les conditions de vie des femmes. Mon travail de déléguée m'a apporté un savoir sensible sur l'Europe. Le Plan d'action pour l'emploi engagé l'an dernier, par exemple, comporte un quatrième volet qui concerne l'égalité entre les hommes et les femmes. Ce plan va durer des années : chaque pays devra donner des gages...

Enfin, savoir si l'Europe politique peut jouer un rôle dans les équilibres mondiaux passionne aussi la citoyenne que je suis, indignée par les guerres civiles, par la profonde misère des pays de l'ex-bloc soviétique, les événements dans les pays du pourtour de la Méditerranée.

 

Votre poste de déléguée interministérielle aux droits des femmes a été supprimé quelques jours avant l'examen de la loi sur la parité devant l'Assemblée nationale. Qu'en pensez-vous ?

G.F. : Cela ne vous a pas échappé ! (éclats de rires). Ce montage politique – créer un secrétariat d'Etat aux femmes la veille du vote de la loi de la parité – se voulait percutant ! Il a mis tout le monde dans une fausse situation. J'étais remerciée après avoir enclenché une dynamique ; une secrétaire d'Etat, déjà en charge du dossier lourd de la formation professionnelle, était investie mais sans bruit, sans moyens et toujours sous l'autorité d'un ministère peu concerné par les femmes... Le fort affichage politique souhaité n'était pas au rendez-vous ! Cette opération un peu loupée illustre assez l'absence de vraie stratégie gouvernementale en faveur du droit des femmes, dont j'ai souffert pendant ma mission. Il existe une volonté de parité oui, mais la parité n'est ni le droit des femmes ni l'égalité sociale.

 

Quel bilan tirez-vous de l'année que vous avez passée à ce poste ?

G.F. : J'étais dans une situation quasi invivable, étant rattachée au premier ministre mais sans pouvoir hiérarchique sur les services administratifs qui rendaient des comptes au ministère de l'Emploi et de la solidarité. Ce problème de structure qui a créé des dysfonctionnements a aussi motivé le remaniement.

J'ai accepté cette situation difficile parce que je crois foncièrement à la transversalité de la question du droit des femmes, donc à l'interministérialité. L'égalité des chances doit être partout ; le droit des femmes est une expression vieillotte ; parlons plutôt d'égalité des sexes, qui ne se traite pas dans un seul ministère. Pour diffuser l'idée que l'égalité se joue ainsi, j'ai animé les relations avec les correspondants dans les ministères. Mais c'est une idée trop neuve peut-être, en France...

C'est aussi pour cette raison que les élections européennes m'intéressent, car l'Europe apporte l'idée de la transversalité. La passerelle entre le poste de déléguée et le mandat de députée suit une logique.

 

Que dites-vous à ceux qui souhaitent un ministère des droits de la femme ? Qu'ils se trompent d'époque ?

G.F. : Un ministère permet d'avoir un budget propre, des services administratifs, des moyens. Cela dit, en étant un électron libre sans beaucoup de pouvoir, j'ai réussi à faire remonter le budget consacré en 1998 aux droits des femmes de 62 millions à 75 millions. Je me suis battue pour que le budget de ce service ne soit pas inférieur à ce qu'il était sous la droite. J'ai obtenu un financement pour la campagne sur la contraception. J'ai tenté d'obtenir que la circulaire sur la violence annoncée par le ministère Aubry existe, que la campagne sur la parité soit lancée. J'ai cherché des missions, des rôles... J'ai rencontré des partenaires de l'Etat dans de nombreuses régions, les déléguées régionales et les chargées de mission départementales qui font un travail formidable. Mes interventions sur le terrain ont eu des effets et celles auprès des ministères aussi.

 

Et, personnellement, comment avez-vous vécu vos rapports avec les gens investis du pouvoir politique ?

G.F. : Je n'avais aucune illusion. Le milieu politique ne m'intéresse pas et le fait de ne pas être inscrite dans un parti politique manifeste aussi ma contestation d'une manière de vivre.j'ai trouvé cependant l'expérience assez dure. On m'avait mise en garde : je n'ai pas été déçue. La violence y est plus grande et plus directe que dans le monde intellectuel. Les rapports de force sont très visibles, ce n'est pas un milieu hypocrite mais le mensonge est omniprésent, immense. Les gens mentent avec un aplomb invraisemblable et leur mépris à l'égard des intellectuels est profond. Quand on a une petite notoriété nationale, voire internationale, se trouver considérée comme une mouche qui dérange est... instructif !

 

Qu'en sera-t-il des actions engagées pour 1999 ?

G.F. : La campagne sur la contraception traîne malgré le financement que j'ai obtenu ; l'enquête sur les violences dont j'ai reçu un rapport d'étape ne bénéficie toujours pas de budget. Le récent rapport de l'OIT fait ressortir l'importance en France des violences contre les femmes, dans la famille et dans l'entreprise. Mais aucune campagne n'est prévue...

La parité est un déclencheur d'égalité sociale et économique. Mais elle peut aussi n'être qu'un gadget si aucune volonté politique n'est affichée...

 

Venons-en à la parité, justement. Vous y êtes favorable. Certains la rejettent pour des motifs différents. Il y a les oppositions politiques, laissons-les de côté. Il y a aussi le refus, dans la société, de ceux qui pensent que les femmes ont obtenu l'égalité et que des mesures spécifiques sont plutôt humiliantes. Enfin, se dessine une opposition philosophique, fondée sur les arguments d'universalité et accusant la parité de réintroduire la nature dans le politique. Qu'en pensez-vous ?

G.F. : La parité n'a jamais été mon combat principal. Je suis modérée : je la juge fausse en théorie mais vraie en pratique. On ne peut la justifier philosophiquement. La parité n'est pas un principe mais un habit de l'égalité, et le seul principe est celui de l'égalité. La parité constitue néanmoins un très bon cheval de bataille : elle déclenche les prises de conscience. Beaucoup de femmes veulent l'utiliser pour faire avancer l'égalité. Le féminisme connaît un regain en France depuis quelques années grâce à la parité. C'est passé par ce biais-là, pas autrement, il faut en prendre acte.

L'avis des gens qui pensent que l'égalité entre hommes et femmes est réalisée ne relève que de l'opinion. Celle des femmes n'est pas plus recevable que celle des hommes, même si elles sont concernées. Ce n'est pas un argument politique. C'est de l'idéologie. Les chiffres prouvent que l'égalité n'est pas réalisée : le temps partiel est féminin à 80 %, l'écart des salaires entre hommes et femmes est de 27 % en moyenne, etc.

Le gouvernement veut faire de la parité un objectif réalisable en l'inscrivant dans la loi constitutionnelle. Je pense qu'on peut tout à fait accompagner cette idée même si la parité n'a pas de fondements philosophiques. La polémique porte sur deux arguments : l'universel et la nature. J'en rajoute un troisième : le souverain.

1. L'argument selon lequel l'universel garantit l'égalité. On sait bien que l'universel est menteur. Le suffrage universel n'a longtemps concerné que les hommes. Quand un droit est sexué au nom de l'universel, il ne gêne pas ceux qui dominent ; le problème se pose quand ce droit est revendiqué par ceux qui ne dominent pas. Le préambule de la Constitution affirme l'égalité des sexes. Il est visiblement insuffisant à garantir la présence des femmes. Il faut donc inscrire la parité ailleurs.

2. L'article 1 de la Constitution stipule l'égalité "sans distinction de races, etc". Il ne convient pas parce que les femmes ne sont pas une catégorie particulière. Depuis Aristote, on les a toujours classées en catégories, avec les fous, les enfants, que sais-je encore... Aujourd'hui précisément, et ce n'est pas négligeable, on commence à cesser de le dire et à reconnaître qu'elles sont la moitié de l'universel. Le sexe n'est pas une catégorie. Pour cette raison-là, la parité n'est pas le communautarisme, ni le repli identitaire... Qui peut sérieusement prétendre que les femmes sont dans le repli identitaire ? Elles sont dans le déploiement identitaire, dans la société avec les mêmes droits que les hommes.

3. L'article 3 de la Constitution sur la souveraineté est très intéressant. Ce qui est en jeu est la redéfinition du souverain. Jusqu'à l'universel démocratique, le pouvoir est incarné par le roi. Aujourd'hui, la représentation est toujours une incarnation. Ce sont des individus qui vont à l'Assemblée nationale. L'humanité est sexuée. L'incarnation du souverain à travers les deux sexes ne me paraît pas une mauvaise question. C'est une question politique, pas du tout une question biologique.

Ici intervient la polémique autour de l'argument de nature, avec ceux (celles) qui disent "Si un droit est donné en fonction du sexe, cela n'a pas de sens, sauf à fonder le politique sur la nature". Je remarque que ce sont toujours les mêmes qui disent : "On n'a pas besoin de loi contraignante car l'égalité se fera toute seule." Ah oui ? Comment ? Par un phénomène naturel ? Reconnaître les deux sexes dans le souverain n'est pas faire intervenir le biologique, ni fonder le politique sur le biologique. L'argument de nature que je critique est triple : ni la maternité, ni "l'essence féminine", ni le laisser-faire. Le laisser-faire, quelle vaste blague ! Existe-t-il un seul droit obtenu sans rapport de forces ? Depuis quand l'égalité se fabrique-t-elle sans contrainte ?

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Pour en savoir plus


Philosophe, historienne de la pensée féministe, directrice de recherches au CNRS, Geneviève Fraisse a publié :

Femmes toutes mains, essai sur le service domestique, Seuil, 1979

Clémence Royer, philosophe et femme de sciences, (1830-1902), La découverte, 1985.

Muse de la raison, démocratie et exclusion des femmes en France, Alinéa 1989, Folio-Gallimard 1995,

La Raison des femmes, Plon, 1992,

La Différence des sexes, PUF, 1996.

En collaboration :

L'Exercice du savoir et la différence des sexes, avec Monique David-Ménard et Michel Tort, l'Harmattan, 1991.

Histoire des femmes en Occident, tome IV : XIXe siècle, sous la direction de Georges Duby et Michelle Perrot, Plon, 1991.

Edition :

Opinions de femmes de la veille au lendemain de la Révolution française, (M. A. Gacon Dufour, O. de Gouges, C de Salm, A. Clément-Hémery, F. Raoul) édition et présentation, Côté-Femmes, 1989.

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L'intellectuel spécifique

Par Geneviève Fraisse


"L'intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas" disait Sartre. L'intellectuel généraliste, comme il l'était lui-même. Beauvoir a agi différemment, parlant de ce qui la concernait en propre. Sa démarche, avec le Deuxième sexe, peut se lire ainsi. L'analyse de l'oppression des femmes est rendue possible à la fois parce qu'elle est elle-même une femme et parce qu'elle a justement échappé à cette oppression. On a souvent reproché à Beauvoir de n'être pas représentative de ce qu'elle dénonçait. C'est justement la conscience de sa particularité qui lui a donné sa force d'analyse. Munie des avantages qu'offre la conquête de l'indépendance, elle peut se placer comme "correspondant de guerre". L'expression est de Simone de Beauvoir et le travail de neutralité qu'elle implique suppose une distinction entre ses différentes positions.

"J'ai été élevée dans un milieu d'intellectuels très engagés à gauche, autour de la revue Esprit, au moment de la guerre d'Algérie. Ils signaient des pétitions... J'étais fillette, je me disais "C'est pas ça la politique !". Ils étaient de fait des intellectuels généralistes. En mai 68, j'étais gauchiste, je revendiquais des pratiques plus révolutionnaires. L'apport théorique de Michel Foucault, c'est-à-dire la position de l'intellectuel spécifique qui agit à partir d'un savoir précis, a contribué à clarifier la situation. Je pense m'être mêlée de ce qui me regardait, ce qui ne signifie pas pour autant s'identifier à l'objet qu'on défend, et ne pas garder une distance théorique, politique, fantasmatique, existentielle. Invitée par les femmes algériennes, j'avais l'impression de me mêler de ce qui ne me regardait qu'en partie (l'Algérie), mais dans le cadre des questions qui me concernent (les femmes)."

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