Regards Mars 1999 - Les Idées

Rencontres philosophiques
Jean-Louis Sagot-Duvauroux, la fraternité par dessus le marché

Par Jean-Paul Jouary


Le 14 janvier, dans les locaux d'Espaces-Marx, Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe-homme de théâtre-cinéaste animait une "rencontre philosophique" sur le thème du "travail de fraternité". L'auteur de Pour la gratuité (éd. Desclée de Brouwer) et de Héritiers de Caïn. Identité, fraternité, pouvoir (éd. La Dispute) a su provoquer dans le public des questionnements de grande portée.

 

Curieuse rencontre entre le public et le philosophe, qui commence par des histoires quotidiennes, se poursuit par des réflexions théoriques, et s'achève par une longue discussion de laquelle chacun sort surpris de s'être enrichi politiquement, pour peu qu'on jette aux orties tout ce qui réduit le mot aux agissements de quelques professionnels.

Le travail de fraternité : "une question historique essentielle avec laquelle la pensée politique et morale a été d'une extraordinaire légèreté", dit d'entrée Sagot-Duvauroux. La fraternité implique le corps, la présence, et c'est ce qui fait sa complexité. Exemple : Je vis la moitié du temps au Mali dont je parle la langue dominante ; je la parle dans la rue, cela me gratifie d'une image positive. Qu'un Malien noir demande en français son chemin à Paris : bénéficiera-t-il de la même relation ?

 

Le discours de centralité masque les rapports de pouvoir

Je suis blanc ; si je dis "mon enfant est noir", chacun comprend. Qu'une noire dise "mon enfant est blanc", et plus d'un aura le sentiment qu'en le disant elle se hausse "... Multiples scènes quotidiennes où se joue l'image de la domination blanche. Multiples cicatrices intérieures de l'histoire humaine, où les liens créés posent en profondeur la question de la fraternité". Nous sommes tous frères. "C'est vrai et c'est bidon". C'est une terrible histoire, dont la Genèse témoigne au travers de trois événements : Dieu crée l'homme et la femme en gratuité et égalité totales ; Dieu condamne la femme à accoucher dans la douleur, mais aussi à convoiter son homme qui dès lors la dominera : la relation la plus intime se voit ainsi condamnée par Dieu ; le cultivateur Caïn tue son frère Abel, l'éleveur nomade... C'est ainsi que des valeurs anti-nomades préhistoriques survivront jusque dans la propagande nazie antisémite.

Notre devoir de fraternité est ainsi liée aux histoires de famille : c'est parce qu'il s'est passé quelque chose entre nous que la fraternité fera problème (voir les rapports entre Français et Algériens !), lance le philosophe. Et l'on naît avec un corps qui nous place dans une identité hiérarchisée ; "les femmes le savent bien, qui le vivent toutes". La hiérarchie ne se traduit plus par le mot "supérieur" : "on vit comme si on était central". Ainsi notre monde du nord est "central" ; l'Afrique est "périphérique". Le discours de centralité masque les rapports de pouvoir.

Sagot-Duvauroux développe un autre exemple : la question de l'"identité française", à bien des égards différente des autres. Née dans un moment révolutionnaire, elle fut liée à un projet de liberté et d'égalité ; c'est le versant souple, progressiste, une chance. Mais, en tant que puissance coloniale, et des pires, cette "identité" s'est dotée aussi du "confort du dominant". La crise de cette "identité" est ainsi liée à une crise de fraternité. Le problème se pose moins chez les étrangers que chez les jeunes Français qui portent sur leur corps la marque de la défaite coloniale. Un enfant de Maliens entend ses parents parler une langue malienne, mais lui regarde la télé, vit à la crèche, parle le français. Il n'a donc pas de "langue maternelle". Ce fait d'être français provoque une gêne chez l'enfant comme chez les parents. Pourquoi lui demande-t-on, à lui, où il est né, d'où il vient ? Comment pourrait-il le comprendre, quand il est né rue Jean-Jaurès et qu'il se rend à l'école rue Jules-Ferry, sinon comme une demande de mériter sa citoyenneté ? L'enfant va s'étonner des coutumes de ses parents, et, s'il est agressé pour la couleur de sa peau, son père lui répondra "calme-toi, on n'est pas chez nous..." Sagot-Duvauroux commente : "Quel terrible sac à dos de l'histoire !" Et de poursuivre : si les jeunes de banlieue deviennent l'expression emblématique générale du malaise social, c'est qu'il y a un problème général d'identité, un problème général des rapports entre nous. Ce mépris supplémentaire en devient le symbole.

 

Elargir les zones d'autonomie dans lesquelles on est pleinement humain

Et de lier ce malaise à l'invasion du critère marchand dans la définition de soi-même, que l'on comprend bien lorsqu'on entend des jeunes diplômés parler d'"apprendre à se vendre". C'est la logique des dommages et intérêts, alors que l'honneur est gratuit ; c'est la publicité, mensongère par essence, qui détermine la programmation des émissions. En admettant l'évaluation monétaire des humains, on sous-entend "j'ai un petit salaire, je ne vaux rien". Qui n'y voit un obstacle à la fraternisation ? En témoigne l'évolution du mot "mannequin", d'insulte à référence médiatique.

Qu'on se souvienne qu'en 1789 le fait de ne plus baisser son chapeau devant un noble devient le signe du respect mutuel, du ciment fraternel, d'une reconstruction de soi-même face à tout ce qui humilie. "Ce respect unifie toutes les revendications." C'est devenu aujourd'hui un problème central, une question politique fondamentale portée par la jeunesse, une condition pour une société plus humaine : pour être quelque chose, il faut un respect réciproque.

Et Sagot-Duvauroux d'enterrer à son tour et à sa manière la tradition communiste qui posait la transformation sociale comme condition de la fraternité. Le vrai combat communiste consiste à faire reculer tout de suite les pouvoirs. Il y a dans nos vies des zones assujetties aux pouvoirs, et d'autres libres, dans lesquelles on est pleinement humain. Le communisme consiste à "élargir ces zones", parce que la part d'autonomie est décisive. "Ce n'est pas dans l'esclavage que se mène le combat. L'esclave se bat dans sa part de vie où il n'est pas esclave mais autonome." Et de conclure : "On peut tout de suite élargir l'autonomie, rendre la vie plus intense, c'est-à-dire tirer la civilisation vers le haut..."

 

Ce qui est civilisateur est un dépassement du politique

Une fois de plus, le public allait jouer tout son rôle, priant d'abord le conférencier de préciser le rapport entre autonomie et fraternité. Sagot-Duvauroux répond par son expérience théâtrale avec la troupe malienne qu'il a conduite à jouer Antigone à Aubervilliers : "La fraternité, comme le féminisme, est un combat réel qui change la vie sans jamais viser la prise du pouvoir, mais au contraire s'efforce de faire en sorte qu'on en perde." Et puis : fraternité ? pourquoi pas sororité ? Suivent des interventions sur la "pensée unique", sur le salariat capitaliste comme obstacle à la fraternité, le discours politique – communiste compris – qui disserte sur la liberté et l'égalité, pas sur la fraternité, sur la fraternité comme voeu pieux longtemps subordonné à la révolution, sur l'approche psychanalytique, sur la notion de respect... Sagot-Duvauroux revient sur ce qu'il considère comme un énorme problème du communisme : "on a pris le moyen pour le but ; le but, c'est l'être humain, autonome, en dépit des obstacles analysés par Marx..."

Le public relance : le travail de fraternité comme travail sur soi-même, la contradiction entre les exigences d'organisation qui créent de nouveaux pouvoirs, et l'exigence communiste de perte de tout pouvoir, la recherche dans l'ex-URSS d'une fraternité, vaine comme le fut la recherche par Diogène d'un homme authentique à la lumière d'une lanterne...

Jean-Louis Sagot-Duvauroux reprend en conclusion quelques-unes de ses idées relatives à la "gratuité". "Ce qui est gratuit peut s'ajouter à la personne. Un cadeau vient de la sphère marchande, mais devient par sa gratuité une valeur affective qui fait partie de moi, et contribue à mon humanité. En revanche, lorsque je dis que je vaux 300 KF, je m'insulte, je me déshumanise. L'école gratuite fut un flot de valeurs, d'avancées morales, comme la santé gratuite fut porteuse de civilisation. Soudain, tout le monde a droit à... Ce qui est civilisateur est un dépassement du politique". Et d'évoquer, comme le fit parmi nous Julia Kristeva, ces moments où cela bouge en soi, où la liberté donne le vertige, ces petits moments de liberté qui se déposent, se sédimentent.

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