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France-Allemagne Par Françoise Amossé |
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Débat entre Daniel Retureau* et Heinz Bierbaum** |
| Daniel Retureau : "Au niveau syndical international, on se rencontre, on discute, on échange beaucoup. Mais la question posée aujourd'hui est celle de construire ensemble, concrètement, un modèle alternatif." |
| Heinz Bierbaum : "La situation actuelle comporte de nombreuses opportunités en ce sens, si les forces politiques s'engagent elles aussi à ouvrir un processus de débats publics, de confrontations." |
| Heinz Bierbaum : L'Europe sociale est un objectif dont nous sommes aujourd'hui très éloignés. Le modèle dominant reste celui de l'Europe du traité de Maastricht, monétariste, construit sur des hypothèses strictement néo-libérales. En face, se dresse un mouvement contestataire dans l'ensemble des pays européens. L'image d'une autre Europe se dessine lentement, une Europe qui se construirait sur la base de l'amélioration des conditions de vie, de travail, sur l'emploi et sur la sécurité sociale. Tous ceux qui évoquent aujourd'hui l'Europe sociale envisagent de vivre avec l'héritage culturel et social européen, en contradiction totale avec le modèle américain. |
| Daniel Retureau : Nous sommes en effet dans le schéma d'une construction qui s'est faite sous l'angle uniquement économique, néo-libéral, avec un déficit social aigu alors que les besoins s'expriment notamment à travers les luttes. Dans un système démocratique, la question sociale occupe une place politique centrale. Ignoré pendant longtemps, le social intervient trop encore comme un élément rapporté. L'effort des syndicats et des mouvements politiques doit porter sur l'intégration de cette dimension au niveau européen. Sans ce développement, nous aurons toujours le risque de concurrence sur les coûts salariaux, sur le moins-disant social. Il y a besoin de certains standards minimaux en matière sociale, environnementale ou fiscale. Sur un autre plan, les fonds structurels qui représentent une faible fraction du budget européen (à peine 0,5 %) ont joué un rôle important dans le développement de l'emploi dans un certain nombre de pays. Il convient donc de revoir l'Agenda 2000 qui ne correspond ni aux besoins actuels ni à ceux qui vont s'exprimer dans le cadre de l'élargissement. La question du maintien des acquis européens et celle de la cohésion avec ces pays, futurs entrants, sont aussi posées. Fin mars, s'ouvre la discussion sur l'Agenda. L'utilisation des fonds structurels sociaux a donc toute son actualité. La dimension sociale est également discutée dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce mais nous n'avons pour l'instant pas pu obtenir sa prise en compte. |
| Heinz Bierbaum : La "charte sociale", revendication des syndicats en Europe, me semble être un thème central. Jusqu'à présent, pratiquement sans succès. Il est indispensable d'en discuter pour contrer le modèle dominant néo-libéral qui favorise le dumping social. A mon sens, la charte sociale ne peut être considérée comme un catalogue minimal. L'erreur actuelle de conception de la charte sociale réside dans le fait qu'elle est à l'image de la société dans laquelle nous vivons. Or, il me semble qu'il faudrait commencer par envisager une conception du modèle économique et social européen que nous voulons, dans la perspective d'une amélioration des conditions de vie et de travail. Dans ces conditions, on ne considèrera plus le volet social comme un "correctif" de l'existant, ou secondaire, mais comme constitutif de la société. Et ce processus doit être engagé. C'est le rôle des partis politiques et des syndicats. Mais les syndicats doivent coopérer plutôt que d'entretenir essentiellement des relations "diplomatiques"... |
| Daniel Retureau : La "charte sociale" existe, c'est celle de 1989. C'est un ensemble de voeux pieux, parfois en deçà des recommandations minimales de l'Organisation internationale du travail. Ce n'est évidemment pas sur cette base-là que l'on peut fouiller la dimension sociale en Europe. Une charte sociale doit aller au-delà des minima mondiaux. En Europe, d'autres possibilités existent d'une construction sociale qui soit l'élément moteur du développement économique que nous voulons durable, riche en emplois, en formation, riche aussi sur le plan de la protection sociale et des réponses aux besoins nouveaux. Cette orientation est contradictoire avec ce qui s'est pratiqué jusqu'ici en matière économique. Les forces politiques de gauche, progressistes, ont besoin de travailler ensemble pour discuter de ce modèle. Personne ne peut venir avec un projet "tout fait". Les changements politiques en Europe ont ouvert quelques possibilités mais ce que l'on en voit est encore beaucoup trop timide et très insuffisant. Ce n'est pas le concept d'employabilité prôné par Tony Blair qui résoudra les problèmes d'emploi auxquels nous sommes confrontés. La participation des salariés à la gestion des entreprises, la formation initiale, la formation professionnelle, les droits des travailleurs sont autant de points majeurs qui devraient être valorisés. Un fort courant politique en faveur de ces transformations est nécessaire. Au niveau syndical international, on discute, on échange beaucoup. La question posée aujourd'hui est celle de construire ensemble un modèle alternatif. Le mouvement est engagé. Pour la CGT, un autre pas a été franchi avec notre entrée prochaine à la Confédération européenne des syndicats (CES). Le chantier social ne fait que s'ouvrir. |
| Heinz Bierbaum : La situation actuelle comporte de nombreuses opportunités en ce sens, si les forces politiques s'engagent à ouvrir un processus de débats publics, de confrontations. Mais nos revendications restent très abstraites. Jusqu'ici nous n'avons pas de problèmes pour nous entendre. Mais nous restons trop à la superficie des choses, nous ne rendons pas vivantes nos revendications. Il faudrait renforcer le processus de discussions. Un exemple. Le "pacte social" allemand, équivalent d'un pacte pour l'emploi, existe aussi en Italie mais marqué par la modération salariale. Or, en Allemagne, la discussion salariale n'a pas été incluse dans le projet gouvernemental. Si elle l'avait été, je ne pense pas que les métallurgistes allemands auraient pu obtenir 4 % d'augmentation de salaire, comme ils viennent de l'obtenir. On ne peut donc parler de "charte sociale européenne" et s'inscrire, sur le plan national, dans de tels "pactes pour l'emploi" dans la mesure où les besoins des salariés y sont subordonnés aux besoins du capital. D'où l'intérêt de débats publics. |
| Tout le monde parle en effet d'Europe sociale, mais sans lui donner le même contenu. C'est à la suite de discussions de ce genre qu'est né notre "Forum Europe sociale" et nous voulons, lors de la seconde rencontre internationale, à Francfort le 22 mai, préciser ce thème : "pacte social" et politique des salaires et de l'emploi. Car il existe des niveaux sociaux différents entre les pays européens. Si tous les pays parlent de "pacte social", doit-il s'agir de politique sociale modérée ou pouvons-nous lui donner un autre contenu et aller dans une autre voie ? |
| Daniel Retureau : Si l'on veut "harmoniser", personne ne veut gommer les diversités non plus. Le social résulte d'abord de processus politiques internes à chaque pays. Mieux articuler les situations pour améliorer la vie des travailleurs, voilà notre but et nous voulons au contraire développer la dimension sociale en Europe. Mais le pacte de stabilité, les bases d'action de la Banque centrale européenne ne représentent pas des conditions favorables à ce développement. Nous avons là un terrain d'actions communes pour que se mette en place une approche moins strictement monétaire des problèmes, une approche qui prenne en compte l'emploi, le développement économique durable. Dans le domaine de la recherche, des nouvelles technologies, par exemple, il y a beaucoup à faire ensemble. Le bilan des deux décennies passées montre que les différents "pactes" et autres "programmes" européens n'ont pas remis en cause le fort taux de chômage. Il est temps de poser la question de l'emploi sur des bases renouvelées, quand le commissariat au Plan procède actuellement à des calculs prévisionnels en matière de retraite sur la base d'un taux de chômage de 9 %, dans 40 ans ! Perspectives bien peu conquérantes... |
| Si la crise asiatique a un mérite, c'est celui de montrer les dégâts provoqués par un capitalisme sauvage que nous ne voulons pas voir s'installer en Europe. Il faut d'ailleurs songer à articuler nos revendications sociales européennes plus globalement, sinon l'Europe demeurera toujours en difficulté. Par exemple, vis-à-vis de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), au sein de laquelle l'Europe est sans cesse accusée de protectionnisme, et intégrer dans l'OMC des normes universelles de travail, pour éviter le dumping social international et l'effritement des normes européennes, inévitable en cas de mise en concurrence des salariés. Nous avons en Europe des outils, comme les comités d'entreprise européens, dans lesquels pourraient être élargies les prérogatives des salariés et renforcés les organes de concertation, afin que les travailleurs aient plus de pouvoirs sur la gestion. |
| Heinz Bierbaum : Nous ne devrions pas être trop pessimistes. D'un côté, il existe une série d'appuis, de points de convergence, d'institutions au sein desquelles nous pouvons activer l'échange d'expériences, malgré toutes les limites rencontrées aujourd'hui. D'un autre côté, la crise dramatique en Asie montre clairement que sans garanties et droits sociaux, il ne peut pas y avoir de modèle économique efficace. Et si nous comparons la situation en Europe avant et après Maastricht, nous pouvons conclure à une situation plus favorable aujourd'hui : l'Europe connaît des changements politiques intéressants, même si demeurent des aspects contradictoires et complexes ; nous avons acquis une certaine lucidité vis-à-vis des objectifs libéraux et la conscience grandit de la nécessité d'une autre voie. En revanche, les opportunités de cette nouvelle situation ne me semblent pas suffisamment développées en terme de contenus concrets par les organisations syndicales et les partis politiques. Les critiques du système sont élaborées, les propositions alternatives le sont beaucoup moins. |
| Daniel Retureau : Notre débat va être difficilement contradictoire... Mais ce n'est pas étonnant devant les aspects novateurs de l'époque que nous vivons. L'entrée de la CGT dans la Confédération européenne des syndicats (CES) entérine également la constitution d'une organisation syndicale de type nouveau : une organisation internationale qui admet toutes les organisations représentatives, quelles que soient leurs orientations. Bien sûr, construire des contenus revendicatifs communs ne sera pas simple. L'action de chacun, dans son propre pays, pour peser sur les évolutions politiques et sociales, va beaucoup compter. Au niveau international, il existe, par exemple, un consensus sur le concept de développement durable. Il reste à en examiner la traduction économique et sociale. |
| Au niveau européen, tout est à construire en terme de "charte sociale". Nous essayons de nous donner les moyens de cette construction mais nous ne sommes qu'au début d'un chantier. Il ne faut pas oublier que nous sortons d'une période où nous avons vécu sous une double pression, celle de la pensée unique néo-libérale dont les dégâts nous apparaissent aujourd'hui dans toute leur ampleur et celle du modèle social des pays de l'Est qui s'est fracassé à cause d'un profond déficit démocratique. Il nous revient de trouver une autre voie – et je n'ai pas dit une troisième voie... (Rires. Les deux : "oui, il faut être bien clairs"). On ne recherche pas un "mix" de ces expériences mais autre chose, au niveau européen et au niveau global. |
| Heinz Bierbaum : Une série de problèmes se posent concrètement à nous qui demandent des réponses aussi concrètes. Quelques exemples. L'emploi reste le problème majeur et interroge le type de politique à suivre. Le concept d'employabilité utilisé par Tony Blair a été évoqué. C'est une vision de l'emploi complètement différente de celle en vigueur en Europe. Et en termes de développement durable, effectivement, qu'imagine-t-on ? Face à la Banque centrale européenne telle qu'elle est conçue, l'activité des représentations politiques est relativement empêchée : à quel point la société peut-elle influencer le cours de l'économie ? Comment ? Jusqu'à quel point faut-il aller dans la transformation de la société industrielle et écologique ? Quels instruments politiques penser ? La fiscalité écologique ne peut pas, par exemple, rester un thème seulement allemand, il est européen et il serait intéressant de s'entendre là-dessus. Sur le plan des nécessaires garanties sociales que nous évoquions plus haut, ne faut-il pas créer des emplois sûrs ? Ceux-ci constituent-ils un coût pour le patronat ou ne sont-ils pas à considérer comme une évolution possible pour la société ? Précarité, flexibilité sont des questions concrètes sur lesquelles il serait bon de confronter nos opinions, sur le plan syndical comme sur le plan politique. Car les différences sont nombreuses entre tous ceux qui parlent "Europe sociale". Elles se font jour également avec force sur la question des salaires. |
| Daniel Retureau : Nous avons un dossier en France qui peut devenir un dossier européen, celui de la réduction du temps de travail. Nous touchons là un problème de fond qui tourne autour du sens du travail, de la qualité de la vie, de la qualité de la vie au travail, des aspirations des individus à se réaliser, à un emploi et une sécurité d'emploi. Il ne peut s'agir d'un emploi à la mode américaine, précaire. Développer de tels emplois est possible mais cette évolution nécessite une réorientation des investissements. C'est un problème de société qui s'articule au politique. Le mouvement social fait monter un certain nombre d'exigences que les hommes politiques de gauche et progressistes sont obligés de prendre en charge. Face aux choix d'un développement durable, écologique et social, des obstacles considérables se dressent et les disparités entre les pays du monde sont énormes. Le projet alternatif à construire est compliqué à bâtir, parce qu'il faut aussi le construire avec le monde entier. D'autant qu'aujourd'hui, il est difficile de percevoir ce que pourrait être concrètement ce projet. |
| Heinz Bierbaum : Tout projet social européen ne peut s'établir sur le dos des autres pays du monde. Nous avons trop pratiqué cette attitude pour continuer. Notamment sur l'utilisation des ressources. Notre projet doit tenir compte des pays en voie de développement et il doit être crédible en terme de coopérations et solidarités. Cela dit, les organisations syndicales européennes me semblent en difficulté pour porter un tel projet. Elles sont encore trop faibles. L'entrée de la CGT dans la CES ouvre effectivement de nouvelles possibilités mais il paraît nécessaire que nous parvenions à des coopérations très concrètes au niveau des entreprises et là, je vois un problème. Cet échange, à la base, n'est pas suffisamment favorisé. Le mouvemement syndical européen mène une activité encore trop éloignée des conditions de vie immédiates des salariés et il doit, à mon avis, s'employer à combler cet écart. C'est un préalable incontournable à la construction sociale européenne et c'est la raison pour laquelle nous devons faire effort un pour associer le niveau de l'entreprise à toutes nos initiatives. |
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* Daniel Retureau
est, pour la CGT, conseiller au Comité économique et social des Communautés européennes, et représente son organisation à l'OIT (Organisation
internationale du travail). ** Heinz Bierbaum a été responsable
du syndicat IG-Metall dans la région de
Francfort. Il est professeur d'université,
économiste et dirige un cabinet de conseil
et d'expertise économico-social. |