Regards Mars 1999 - L'Evénement

Qui a peur de l'individu?
L'époque où l'individu apparaît

Par Serge Guichard*


Il y a quelques jours, un article publié par le Monde (1) nous proposait de classer les personnalités de gauche, en particulier celles du gouvernement, en deux courants de pensée. D'un côté, les "libéraux libertaires", de l'autre "les bolcho-bonapartistes". Lesquels courants iraient au-delà des sphères de l'Etat puisqu'ils traverseraient tous les partis, à gauche évidemment, mais aussi à droite. Au-delà de cet article, la formule lancée par Jean-Pierre Chevènement sur "les libéro-libertaires" fait donc florès dans de nombreux papiers, jusqu'à la tentation de démontrer une convergence, une synergie de fait entre pensée dite libertaire et pensée libérale.

 

Pensée libertaire-pensée libérale, la convergence ?

Au-delà des effets de formule, et surtout à condition de s'éloigner de classements polémiques, il est cependant intéressant de repérer ce que révèlent en profondeur ces débats, les questions soulevées surgissant par de multiples détours. Ainsi, que ce soit les rapports entre droits et devoirs, entre liberté et responsabilité, comme entre individualité et intérêt général, entre nation et mondialisation, nation et Europe, nationalité et citoyenneté, par exemple, les incidences politiques sont très concrètes, quotidiennes. La régularisation des sans-papiers, le PACS, comme les débats sur les services publics, les violences, l'histoire, la mémoire, les identités, en témoignent.
Au fond, l'essentiel de ces interrogations tient dans la question suivante : est-ce que tout projet politique, toute action, aspiration, mettant l'individu et la dynamique des droits de l'Homme au coeur de ses préoccupations, de ses objectifs, est fatalement voué à flirter avec les propositions et les pensées des "libéraux" ?

Robert Hue, interrogé par Regards le mois dernier, à propos de son livre, Communisme, un nouveau projet, aborde la question en définissant notre époque comme "celle où l'individu apparaît à la différence de celle qui l'a précédé, qui était celle “ des masses ”". Tout le développement du livre me semble précisément contribuer à ouvrir ces chantiers nouveaux où la promotion de l'individu, loin d'être une soumission, une forme de capitulation douce devant le libéralisme, structure au contraire les bases, les visées d'une réelle contestation de celui-ci. L'enjeu est immense et à notre portée ; penser "le communisme non du XIXe siècle, mais de l'âge informationnel".
Constater que la droite tente aussi de s'adapter à cet âge nouveau, à ces aspirations, aborder sur le fond des débats peut être salutaire. Ainsi, Robert Hue ajoutait dans l'article cité "Il est vrai que “l'individu” comme aspiration qui marque notre époque peut être “tiré” dans tous les sens. On peut comme les libéraux les livrer au marché, à la concurrence sauvage".

Pour sortir de ce dilemme, il faut de l'innovation, de la créativité avec comme point de départ l'individu. Les chantiers ne peuvent être enfermés dans des a priori, dans des rapports aux institutions prédéterminés, répétant ce que l'histoire a produit, à la nation, fussent-ils aménagés de barrières, de garde-fous, à coup de "ni-ni" qui finalement réduisent la pensée. L'aspiration au changement, à sortir des cadres de l'ultra-libéralisme est grande. C'est un besoin de politique, de politique renouvelée. Bernard-Henry Lévy disant qu'"il y a un courant qui prétend réhabiliter la politique alors qu'il ne fait que la remplacer par la police" révèle lui aussi une face du problème qu'il faut entendre.

 

L'universel est-il un produit, une extension de la nation ?

La frilosité, le repliement, le rappel à l'ordre, à la loi, fussent-ils nécessaires ne peuvent suffire, ils ne permettent pas de prendre la dimension des enjeux, à notre époque, immédiatement dans les débats de société, dans la campagne des européennes. Il est ainsi surprenant d'entendre, de lire que l'universel est d'abord un produit, une extension de la nation. Nous venons de fêter le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Ils ont précisément été pensés, rédigés, pour ne pas pouvoir être la propriété des nations, ni même récupérés ou détournés.
Ce sont les individus qui sont les dépositaires, les auteurs et les acteurs de ces droits universels. C'est sans doute pour cela qu'à notre époque le libéralisme tend à en limiter, à en détourner la portée. Quant à cette opinion selon laquelle "la nation est le marchepied vers l'universel" (2), il faut évidemment rappeler ce qu'elle a pu produire de terrible dans le passé, de négation même de l'universel humain. Finalement, l'enjeu d'une action politique où l'aspiration à vivre sa vie, à l'individualité permettra de sortir des fatalités selon lesquelles on ne pourrait pas changer la donne car nous serions "impuissants", face aux dominations économiques est devant nous, c'est le chemin de nouveaux liens sociaux, celui de la liberté, de la responsabilité, celui des valeurs de la République.


* Membre du comité national du PCF.

1. Du 31 janvier, article d'Erik Izraelewicz intitulé "Des lilis et des bobos".

2. Marianne du 15 au 21 février.

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