|
Qui a peur de l'individu? Par Jean-Claude Oliva |
|
Entretien avec Michèle Riot-Sarcey* |
| Les individus, en fait d'individualisme, sont en train de saisir une liberté de pensée jusqu'alors confisquée. |
| Du point de vue des droits des femmes, la montée de l'individu est-elle une menace ou une promesse de libération ? |
| Michèle Riot-Sarcey : Il s'agit bien d'une libération. Encore faut-il comprendre comment l'individu a été pensé. L'individu, dans son acception actuelle, est né avec la Révolution française. Mais dès la Révolution, on a séparé les individus libres parlant au nom des autres, des individus dépendants. Au fur et à mesure de l'extension de la liberté individuelle productrice de citoyenneté, inscrite dans la philosophie du progrès, au XIXe siècle on assiste, paradoxalement, au recul de la liberté des femmes. Leur histoire va à contre-sens de celle des hommes. Leur indépendance fut, en quelque sorte, la condition de la liberté citoyenne aboutissant en 1848 au suffrage "universel" masculin. L'assujettissement des femmes à leur "nature", leur place au sein du foyer fut indispensable au citoyen afin de le rendre libre des soins matériels pour exercer une fonction publique. Tous les partis politiques l'ont accepté en s'institutionnalisant, de la SFIO au PCF des années 30. |
| On pense à tort assister aujourd'hui à une montée de l'individualisme. En fait, les individus sont en train de s'emparer peu à peu d'une liberté de pensée qui leur a été jusqu'alors publiquement confisquée. Avec la crise incontestable de la démocratie représentative, les individus peuvent se considérer à même d'exercer un droit promis par la Révolution française. Et en premier lieu les femmes, longtemps assignées à leur "nature", à qui on a interdit l'universalité des droits. C'est ce que traduit mal le débat sur la parité. |
| Vous ne croyez pas à un retour en arrière, à des solutions d'autorité ? |
| M.R.-S. : Je ne suis sûre de rien ; je peux craindre un retour à l'ordre ancien mais il me semble que nous n'allons pas dans cette direction-là, bien au contraire. Tous les nostalgiques de "la République d'ancien régime" (1) se sont exprimés en voyant s'éteindre leur république d'ordre, fondée sur la hiérarchie sociale et sur l'inégalité, où le leader (le curé ou l'instituteur ou le secrétaire de cellule) garantit le bon fonctionnement des règles du système. Les dogmes anciens s'épuisent. Les illusions du passé n'ont plus cours : il n'y a plus de référence politique sécurisante, il n'y a plus de référence morale acceptable. Il y a une recherche, une incrédulité et bien sûr une incertitude. |
| Ce doute génère, certes l'angoisse, mais favorise aussi l'expression des individus qui peuvent prendre la parole et accéder à la pensée critique. Cela appelle une conception de la liberté étroitement associée à la responsabilité. Pour que cette liberté critique puisse s'exercer, il faut repenser l'apprentissage de la liberté, à l'école en particulier. Plutôt que de vouloir constituer une communauté d'individus semblables entre eux portant les mêmes valeurs, souvent expression des intérêts d'une minorité de privilégiés, ne serait-il pas plus productif d'apprendre à penser tout seul ? L'éducation n'est pas seule concernée. Quand la Révolution française a été déclarée, la citoyenneté signifiait l'exercice d'une part de la souveraineté : c'est cela qu'il faut rétablir. |
| Il me semble sentir chez vous un enthousiasme étonnant pour la période actuelle... |
| M.R.-S. : nous vivons une période particulièrement intéressante car il y a possibilité pour toutes et tous d'envisager l'avenir sur des bases radicalement autres – hors des cadres pré-construits et au-delà du libéralisme. Les partis politiques ne sont plus les seuls représentants labellisés pour parler au nom des "gens". Même s'ils ne se sont pas transformés en profondeur, ils ont suffisament de doutes pour être à l'écoute des uns et des autres dans tous les domaines. Aujourd'hui se produisent de multiples rencontres à partir desquelles la société de demain peut être envisagée, une société plus égalitaire et davantage inscrite dans des relations internationalistes. Il s'agit de réinventer une liberté associée à la responsabilité, de réinventer une pensée collective qui n'accepte plus la domination du leader et s'ouvre à la multiplicité des paroles. Pour autant, l'élaboration se fait dans le collectif. Il y a une recherche très riche du point de vue politique avec la redécouverte (ou la découverte) de penseurs mis à l'écart. Je pense à l'actualité de Debord mais aussi celle de Marx ou encore à l'école de Francfort. Il y a aujourd'hui parmi les individus un potentiel critique tout à fait unique dans l'histoire. Des possibilités sont offertes non seulement aux intellectuels mais aussi à tous ceux qui sont engagés dans le mouvement social pour s'emparer de connaissances du passé et le revisiter. Cela augure d'un riche avenir. Mon optimisme est réel malgré les menaces de repli, non pas sur soi, mais sur la famille, la religion, ou la "République d'ancien régime" avec tous les dangers de dérapages nationalistes que cela comporte. |
|
* Professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris VIII, a publié récemment le Réel de l'utopie, essai sur la politique au XIXe siècle, Albin Michel, 316p, 140F. 1. Le Monde du 4 septembre 1998. |