Regards Mars 1999 - L'Evénement

Qui a peur de l'individu?
L'obligation de devenir soi

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Alain Ehrenberg*

Le triomphe de l'individu n'est pas l'absence de normes mais l'apparition de nouvelles règles sociales.

 

Comment caractériser l'individu en cette fin de siècle?

Alain Ehrenberg : Au début des années 80, le thème du "nouvel individualisme" focalisait l'attention. La nouveauté résidait dans le fait que nous sommes sortis d'un type de personne qui s'est construite au XIXe siècle. Sa conduite est organisée par des règles disciplinaires et d'interdiction. Le partage entre le permis et le défendu, qu'il s'agisse du rapport à la loi ou à l'obéissance, en est le noyau normatif. Ces deux règles ont décliné au profit de l'identité et de l'action. Aujourd'hui on demande moins aux gens d'obéir que d'avoir de l'initiative, moins de se conformer à des interdits que de devenir soi-même. C'est la dynamique d'émancipation. Elle s'amorce après la Seconde Guerre mondiale et devient visible au cours des années 60. Elle se développe non avec le libéralisme mais avec la croissance économique, les politiques d'équipement collectif et l'accroissement de la protection sociale. Il se produit une ouverture des possibles dans le cadre d'une sécurité accrue. De là un double mouvement de désenclavement des classes populaires et d'une conscience de soi nouvelle, un espoir généralisé d'ascension sociale en même temps qu'une attention personnelle à sa propre intimité. À partir du moment où il devient imaginable pour chacun de choisir sa propre vie, au lieu de s'adapter à un destin, les aspects réflexifs et psychologiques de la personne sont socialement mis en avant.

 

Vous soulignez qu'il s'agit de nouvelles normes de la société et pas de l'individu qui serait livré à lui-même en l'absence de normes ?

A.E. : Le mot individu est connoté à un déclin de la normativité : atomisation, égoïsme, déclin de la vie publique, valorisation de la vie privée. L'individualisme caractériserait au pire une anti-société, au mieux un affaiblissement du lien social. Il y aurait des vases communicants entre le déclin de la vie publique et la privatisation de l'existence. Pourtant l'individualisme contemporain est moins la victoire de l'égoïsme sur le civisme que le résultat d'un processus historique qui a fini par loger la responsabilité entière de nos vies non seulement à l'intérieur de nous-mêmes, mais également au sein de l'entre-nous collectif avec le déclin des eschatologies révolutionnaires. Il faut bien saisir que nous avons affaire non à une absence de normes, mais à un changement normatif généralisé qui affecte la famille, l'école, l'entreprise et le politique. Les normes ne disparaissent pas, ce sont les références sur lesquelles nous règlons nos conduites qui se modifient. Par exemple, ce n'est pas en ayant des travailleurs obéissants et disciplinés qu'une entreprise peut être efficace aujourd'hui. La discipline est emboîtée dans des exigences d'initiative individuelle. C'est le sens de la défordisation et de la détaylorisation.
Cela ne rend pas forcément la vie plus facile aux gens. Les contraintes sont différentes. Des exigences de flexibilité, de motivation, de présentation de soi qui étaient auparavant exigées des couches supérieures de la hiérarchie de l'entreprise s'appliquent à tout le monde : pour trouver un emploi précaire et peu qualifié, il faut désormais faire preuve de motivation et de capacité de présentation de soi. Savoir appliquer ces règles est une condition essentielle du maintien dans la socialité.

 

Vous ne croyez pas à une restauration des interdits et plus généralement à tous les discours d'autorité que l'on voit fleurir ?

A.E. : C'est l'un de nos stéréotypes préférés : il faudrait constamment mettre des limites au "sujet" pour qu'il reste un sujet digne de ce nom. On ne peut prédire l'avenir mais je ne vois pas comment il serait possible de revenir en arrière, hormis par la contrainte. Il n'y a plus rien dans nos formes de vie qui pousse à revenir à une famille aux volets clos, à l'étouffoir disciplinaire, etc.
Si ce type de discours rencontre un écho, c'est qu'il répond à une demande de loi qui apparaît surtout comme une demande de sens. Elle s'investit autant dans la loi pénale que les renouveaux religieux ou les reality shows à la télévision.

 

Si, comme vous le dites, une société d'individus ne peut se réduire au triomphe du marché, quel autre possible se dessine?

A.E. : On ne peut se contenter d'affirmer que l'individualisme n'est que le masque derrière lequel triomphe le marché. L'individualité d'aujourd'hui concrétise la substitution de la décision permanente à l'application mécanique de règles fixes et extérieures à soi. Elle résulte d'un report sur la personne, quelle que soit sa position dans la hiérarchie sociale, de nombre de responsabilités, auparavant prises en charge institutionnellement, à l'extérieur d'elle-même. C'est la grandeur de la démocratie d'avoir fait de nous des hommes sans guide, tenus de construire par nous-même nos propres repères. L'erreur serait de croire que nous avons affaire à un processus de désinstitutionnalisation au profit d'une régulation par le marché. Le problème est plutôt de repenser la question de l'institution dans ce nouvel âge de la personne. Nous disposons d'instruments pour se repérer et agir politiquement à gauche. Pensons, par exemple, aux rapports Boissonnat sur l'emploi et Supiot sur le droit du travail qui proposent des réformes concrètes pour protéger le salariat dans le cadre de la nouvelle réalité de la mobilité.


* Sociologue, dirige le groupement de recherche "psychotropes, politique, société" du CNRS. Vient de publier la Fatigue d'être soi, Editions Odile Jacob, 320p, 145F, troisième volet d'une recherche qui, après le Culte de la performance (1991) et l'Individu incertain (1995), s'attache à dessiner les figures de l'individu contemporain.

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