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Images mobiles Par Muriel Steinmetz |
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| La vidéo a toute sa place au royaume des images mobiles. C'est ce qu'ont répété, les participants du troisième "Festival de l'art en vidéo" à Lyon (1). Reconnaissance étendue du champ d'action d'un art récent. |
| L'art vidéo et la vidéo militante seraient bel et bien remplacés par autre chose. Quoi ? La manifestation, une parmi d'autres, a apporté des amorces de réponse. Se font jour de nouvelles "tendances", n'était la connotation d'agitation vaine qu'induit ce terme. Sous l'égide de Brigitte Vidil, riche programmation était à l'honneur, tandis que Thierry Raspail, conservateur du musée d'art contemporain, orchestrait l'ensemble. Ont été montrées les oeuvres de jeunes artistes (moyenne d'âge vingt-cinq ans), étudiants en écoles d'art venus de toute la France. La Confédération helvétique, invitée, présenta, par la voix d'Eva Keller, une programmation historique de vidéos suisses, une carte blanche étant également confiée à André Iten, directeur du Centre pour images contemporaines de Saint-Gervais, à Genève. En outre, on a débattu avec l'artiste Fabrice Hybert sur la question de la production des oeuvres, et sur le besoin de nouer des liens avec d'autres milieux que celui de l'art seul. Arrêts sur image. |
| Le "pinceau électronique" a fait son temps... |
| Les heures chaudes de la vidéo militante ont refroidi depuis des lunes. De même, on ne soupçonne plus la vidéo de constituer une forme concurrente de la peinture, à l'incertaine utilité. Ne parlait-on pas naguère de "pinceau électronique" ? La vidéo est entrée dans les moeurs en même temps que dans les écoles d'art. On ne compte plus la multiplication, au sein des universités, des départements médias. Voici enfin la vidéo au même rang que les autres images mobiles, cinéma et télévision. Mais une telle affirmation ne va pas encore de soi. A présent, il s'agit moins de défendre la vidéo – en tant que telle – que ses artistes et ses auteurs, en tentant de voir le gros de la troupe de ces derniers passer les portes des musées et des confrontations internationales. La Suisse, pays invité, évoqua donc le "cas" de la foire de Bâle, où la vidéo demeure quantité négligeable, en raison de ses délicates conditions de présentation, technique oblige, certes, mais aussi du manque d'espace à elle consacré, qui la cantonne à un visionnage sans confort sur des marches d'escalier. Selon l'un des intervenants, "vidéo rime avec difficulté". Sans parler de la vente de pièces, installations ou monobandes, lesquelles, duplicables à merci, en cassant les prix, brouillent le marché. Le festival, qui présentait une bonne quarantaine de bandes, déjà sélectionnées, sans parler de celles des Suisses, s'est fait fort de distinguer, via un jury tricéphale (Jean-Claude Guillaumon, directeur de centre d'Arts plastiques de Saint-Fons, Hervé Laurent, critique d'art, et Patrick Leboutte, historien du cinéma) trois créations qui doivent intégrer le fonds du Musée d'art contemporain de Lyon. |
| Sur un ensemble d'excellente qualité, ont été primées des bandes d'assez courte durée, pour deux d'entre elles du moins. Musée oblige. Comment réapprendre au public à prendre du temps ? Dans ces trois créations, au fil d'un dispositif inédit, l'écran vient me chercher, me drague, me choisit, quitte à me faire une scène. Exercice de style, types de narration neuve, où priorité est donnée à l'accroche. Il s'agit de savoir comment entrer dans l'image. Et comment en sortir. Entrées et sorties – capitales au théâtre – prennent en effet une bonne part de la scène. Voir, en contrepoint, la vidéo suisse d'Iris Gallarotti, élève de Silvie Defraoui, dans laquelle une jeune femme découpe les pans de sa robe, comme autant d'irruptions dans son intimité. L'histoire s'étoffe (!) au fil de la mise à nu. Ne clique-t-on pas pareillement, de nos jours, sur des sites au logo prometteur ? Mais l'intérêt des bandes primées – commençons par elles – ne s'arrête pas là. Nous aurions, quant à nous, été tentés par une tout autre option, via des bandes plus longues, d'un abord moins facile. La vidéo, au musée, ne ressortit-elle pas souvent à l'installation, en tant qu'objet intégré à une sculpture, simple élément de mobilier ? Un Nam June Paik, pour sa part, n'a-t-il pas su longtemps détourner l'instrumentalisation en elle de la télévision, la mutilant à sa guise ? |
| ... voici la vidéo au même rang que les autres images mobiles |
| Les vidéos sélectionnées ont été Vincent vient dîner (1997, 4 minutes 20) d'Isabelle Jelen, Bousculer les idées reçues (1997, 1 minute 54) et Prendre la parole (1997, 2 minutes 23) de Raphaël Boccanfuso, Histoire (1998, 10 minutes) de Fabien Mezzafonte. Se lit en elles une sûre communauté d'approche, surtout visible chez Jelen et Boccanfuso. Le spectateur devient lui-même écran, brouillant à plaisir les frontières entre intérieur et extérieur. Dans la première, une narratrice attend un ami, cuisine devant nous – les oignons lui piquent les yeux –, s'offre un verre de vin blanc, nous parle, digresse à loisir. Dans les deux autres, la caméra remonte une manifestation à rebrousse-poil. Le poing rageur ou le doigt levé du caméraman s'exhibent à droite de l'écran, en sorte que c'est le spectateur qui semble tenir la caméra, saisir le monde depuis l'oeilleton. On a là un autre mode de réception de l'oeuvre qui nous met dans l'écran. Ce n'est plus le Woody Allen de la Rose pourpre du Caire qui sort du film, en une curieuse mise en abîme, mais nous qui entrons en vidéo. Du coup, l'auteur disparaît. Sa personne civile, dépossédée, n'exerce plus sur l'oeuvre la formidable paternité à lui traditionnellement dévolue. Il y a contradiction fondamentale entre la présence physique et son annulation par la vidéo. |
| Le temps militant du discours ininterrompu cède sa place... |
| En dehors du palmarès, quelques créations, comme Mr. M travaille désespérément (1998, 9 minutes) de Nicolas Ramond, impliquent un regard critique sur la société. Des morceaux de débats télévisés assortissent les propos d'un individu qui témoigne de sa difficulté d'être. Mais nous ne sommes plus dans un temps de parole ininterrompu, militant. Ici se lit plutôt l'éparpillement des mots, via des images hachées, montées "cut", comme on zappe. La vidéo ne capte plus un collectif hypothétique, mais une parole singulière. Cela ne sent plus le direct enragé. |
| ... à la parole singulière, image hachée, montage cut |
| Parmi les oeuvres en compétition, signalons celle de Laetitia Bourget, Manipuler son corps" (1997, 4 minutes 40) ou celle du jeune Mathieu Bouvier, un Tryptique (de la rose) (1997, 18 minutes), de facture raffinée qui interroge le rapport images-textes, nous entraînant dans la formidable rivalité qui règle leur voisinage. Chacun lutte pour son hégémonie, l'image allant jusqu'à flirter avec les mots, avant d'asseoir son empire. Les paroles se fractionnent, s'effeuillent comme ces pétales d'une rose qu'exhibent trois écrans. Lettre après lettre, s'éclipsent les mots, et l'image aussi bien, en un combat où chacun tente de récupérer l'ennemi, de lui faire payer le prix fort. Le tout crée un langage guerrier, sans fin repris, au cours duquel s'invente une poésie inouïe où domine la syntaxe. Un sens improbable sort sans cesse de ses gonds. Superbe rythmique. Petit bijou, proche de l'essai en littérature. |
| D'autres travaux, comme Fenêtres de René Clerc (1997, 11 minutes 50), Jeune homme triste dans un train de Vincent Seychal (1997, 6 minutes 40) ou Celui qui a vu passer les éléphants blancs, de la Suissesse Marie José Burki (1986, 11 minutes, hors compétition), mettent la technique – montage, ralenti ou accéléré, fondu enchaîné, traitement de la pellicule – au service du temps dans toutes ses acceptions : atmosphérique, durée... Grâce à la technique, à nos sens naturellement limités, trompeurs patentés, s'offre alors une vision haute fidélité, tandis qu'une infinitésimale réalité, furieusement poétique, se lève devant nous. Tant et si bien que le processus d'élaboration mis en oeuvre disparaît derrière l'idée initiale : la captation du temps. Il y a là, dans cet ordre, un travail proche de celui que David Hockney tente dans l'espace photographique. A signaler enfin, outre la vidéo de Valérie Pavia, Enceinte, la Vie heureuse, De la séduction (1998, 9 minutes 30), celle de l'artiste suisse Pipilotti Rist, I'm not the Girl who misses much"(1986, 5 minutes), où prime la structure d'une image déformée. Le corps et la voix d'une femme sont soumis à un montage démiurgique, qui recrée une personne autre, hystérique et excitée, étrangère enfin. Ce pourrait être la figure emblématique de la nouvelle vidéo, luttant bec et ongles pour sa place au soleil. |
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1. Le troisième "Festival de l'art en vidéo" s'est tenu les 22, 23 et 24 janvier dernier, au Musée d'art contemporain de Lyon, 81 cité internationale, quai Charles-de-Gaulle, 69006-Lyon. Renseignements au : 04 72 69 17 18. |