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L'anti-Houellebecq Par Hervé Delouche |
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| Il y eut la Révolution française, soit. Mais ce qui reste au coeur populaire, c'est la Commune de Paris et ses insurgés, Louise Michel, Varlin, Lissagaray, Rossel, Flourens, Vallès... Ce fut le temps des crises. Celui du Cri du peuple. |
| Dans le "Face à Face" publié dans le numéro du mois de février dernier de Regards, les chroniqueurs littéraires Jean-Claude Lebrun (l'Humanité) et Jean-Marie Rouart (le Figaro littéraire) se penchaient sur une tendance flagrante de la littérature française du moment, appelée le "déprimisme". Le premier constatait avec justesse qu'"on semble entrer dans l'ère du reportage, du recours à des discours extra-littéraires. (...) Une ère d'austérité langagière, de refus, même, de l'art", tandis que le second précisait que "ces écrivains ne font qu'un constat, non pas d'une société, mais d'un petit bout de notre société, celui qui se trouve au coin de leur rue, et d'un petit bout d'eux-mêmes, le moins intéressant". Jean Vautrin – il avait d'ailleurs exprimé ici avec force ses convictions sur le sujet il y a deux ans (1) – entre une nouvelle fois, avec son roman le Cri du peuple, en rébellion totale vis-à-vis des auteurs nombrilistes, minimalistes, et de leur plate mise en scène d'un morne réel qui serait le nôtre. Avec son précédent livre, le Roi des ordures (1997), "à l'heure où notre planète s'emboucane, où les vieux démons cherchent à remonter à l'échelle, où les pauvres, les exclus – humiliés, catégoriés, fêlés jusqu'à l'ossaille – en sont réduits à chercher du pain, des brins, des restes sur la décharge des riches", l'auteur avait fait le choix d'un retour au roman noir, ce type de roman qui, au début des années 70, sous l'impulsion de Jean-Patrick Manchette et – déjà – avec Vautrin (A boulets rouges, Billy-ze-Kick) s'acharnait, avec une authentique rage stylistique, à critiquer une société dont la littérature en col blanc détournait hypocritement les yeux. |
| Avec Vautrin, foin des espaces étriqués ! On était hier dans une histoire très noire sise au milieu des immenses bidonvilles de Mexico, nous voici aujourd'hui, avec ce vaste roman historique (2), dans le Paris insurgé, en folie et en liesse, de l'éphémère Commune de 1871, qui produisit tant d'inquiétude chez les nantis qu'on la réduisit avec la plus extrême sauvagerie. |
| Avec le titre, déjà, le ton est donné. Le Cri du peuple, c'est ainsi que se nomme le journal emblématique de Jules Vallès, le futur auteur du Bachelier et de l'Insurgé, "à qui il manque toujours trente mille francs de souscriptions pour fonder un journal et quatre francs six sous pour attendrir ses propriétaires". C'est avec le Père Duchêne, la feuille la plus lue de la période, tant le public parisien apprécie de Vallès "son éloquence, son mordant qui vous serre le coeur, la façon vivante qu'il a de regarder la rue et de parler pour les irréguliers". |
| Les deux mois fulgurants où le peuple fait l'histoire |
| Ce cri, c'est aussi celui de toute une population en souffrance, révoltée par ses conditions misérables de vie qu'a aggravées le siège mené par les Prussiens, indignée par la capitulation d'Adolphe Thiers, symbole d'une bourgeoisie "éclairée" pour qui l'avancée du progrès ne se conçoit qu'en pressurant et opprimant davantage la classe laborieuse. Ce cri, donc, c'est lui que la troupe va entendre quand, chargée par Thiers le 18 mars de récupérer les canons aux mains de la Garde nationale sur les buttes Montmartre et de Belleville, elle va fraterniser avec la foule scandalisée, la "canaille" en irruption. Deux mois vont suivre, exceptionnels, fulgurants, où le peuple parisien, encouragé par les blanquistes, les socialistes, les marxistes, les anarchistes, va faire l'histoire, va s'emparer du pouvoir et commencer à légiférer, entreprise rarissime de démocratie directe. Jusqu'à ce qu'on noie dans le sang cette plèbe lancée à l'assaut du ciel... |
| A cette période si courte, mais débordante d'événements, de fraternité, de violence, correspond l'ampleur du roman de Vautrin, cinq cents pages qui nous emmènent dans une vaste sarabande à travers les rues de la capitale. La rue, on ne la quitte pas, et volontairement : c'est là que règne un bouche à oreille permanent, une "communication" vraie, là que s'échangent et se répandent les paniques et les enthousiasmes. Le premier foisonnement de ce texte, c'est celui des personnages au nombre impressionnant mais jamais négligés, issus de tous les milieux de la société, apaches ou policiers, artisans ou financiers, hommes et femmes de l'ombre ou acteurs bien réels de la Commune, tels Vallès déjà cité, le "monumental" Courbet ou la charismatique Louise Michel. Cocasses, émouvants, sympathiques ou détestables, la plume nous les restitue faits de chair et de sang, et l'on entend leur voix comme si on les croisait, signe indéniable de la puissance d'évocation de l'écrivain. Avec une attention particulière pour les portraits de ceux des bas-fonds, ce peuple qui se lève et va telle une comète, en un si bref laps de temps, "écrire l'Histoire sans faire de fautes". Ainsi le biffin Trois-Clous : "Un juste, un vérificateur, régnant avec bonhomie sur le peuple des malodorants, des rebutés, des bannis et de ceux qui, venus vivre aux lisières de la société, entre zone et fortifications, préféraient leur indépendance fière et miséreuse à la contrainte des huissiers, des familles, des lois, du quotidien, du casanier, à la discipline trop stricte des usines ou au train-train routinier des lustrines d'administration – tous gens épris de grand air, déclassés de faillites, maris fugueurs, découvreurs de la marge, toutes sortes de rouleurs de bosse, compagnons d'infortune soutenus par un esprit de corps, une loi commune dont les règles élémentaires, façonnées à l'expérience des crocs-en-jambe et chausse-trappes de la vacherie humaine, valaient bien le code plus policé des compromis ou hypocrisies ordinaires." Et quelle justesse que cette scène saisie sur le vif, à ce moment crucial où les femmes encerclent la soldatesque venue s'emparer des canons : "Les yeux tournés à la fricassée, elles tiennent un langage à faire rougir les artilleurs. Elles font des mines, des effets de linge. Elles sucrent la moutarde de leurs propos en ajoutant des oeillades pour les chefs, des familiarités de peau pour les soldats rigolards. (...) D'un coup, elles s'exaltent, les futures pétroleuses. Elles reprennent de la couleur et du sang. Elles reviennent sur leurs pas, le drapeau rouge à la main. (...) Elles franchissent les rangs reformés des tringlos. — Tas de feignants ! Vous z'avez pas honte ? Elles écartent les baïonnettes avec des mains blanches. Haleine contre haleine. Les hanches, les ventres, les mamelles contre la gueule des armes. Elles enveloppent, elles palpent les lignards saouls de sommeil, de soif, de faim et d'humiliation." Ainsi, et c'est assez rare pour qu'on le signale, Vautrin sait rendre leur dignité et leur beauté aux miséreux, comme, sur un continent dont la littérature est chère à notre auteur, Jorge Amado dans Capitaines des sables , |
| Foisonnant, "ébouriffé" comme aime à le dire l'auteur, le Cri du peuple mêle avec bonheur la fiction et la réalité, les petites histoires et la grande qui s'en nourrit. Il est bâti comme un feuilleton à la manière d'Eugène Sue (ici cent chapitres-épisodes), propose une série de tableaux qu'on pourrait lire indépendamment les uns des autres s'il n'y avait le rythme soutenu imposé par les événements qui font vibrer la capitale rebelle, ainsi que par une intrigue criminelle qui parcourt le livre d'un bout à l'autre, du premier chapitre, "La dessalée du pont de l'Alma", au dernier, "Le retour du commissaire Mespluchet". Et le roman se trouve remarquablement dynamisé par le métissage des styles, mélodrame, lyrisme, ton polar, récit historique... On est là en présence d'un espace romanesque ouvert, généreux, que sert une écriture gorgée d'ivresse. Tous les langages se mêlent, et Vautrin réhabilite tout particulièrement l'intelligence et l'ingéniosité de la langue populaire, sa gouaille et son humour. Extrêmement riche et varié, le vocabulaire du Cri... entretient un constant plaisir du texte, véritable bonheur pour le lecteur gourmand. |
| Un espace romanesque ouvert, une écriture gorgée d'ivresse |
| On l'aura compris, Jean Vautrin, avec ce livre, n'a pas choisi de se réfugier dans le passé, mais bien au contraire écrit pour le temps présent. Bien sûr, presque cent trente ans après la Semaine sanglante, la fresque qu'il nous offre rend justice à un moment héroïque de l'histoire populaire qui trouva surtout, en littérature, des détracteurs, de George Sand à Dumas, de Flaubert à Anatole France, en passant même par Zola dans la Débâcle (3). Mais surtout, roman de l'espoir et de la haine, de la liberté et de la rage, le Cri du peuple est d'une littérature à la hauteur de notre époque, de ses drames, de ses injustices. A l'opposé de la posture quasi cynique des "déprimistes", il affirme bien haut que, si, comme le dit une célèbre chanson révolutionnaire, "la Commune n'est pas morte", eh bien, la littérature est elle aussi bien vivante, et que l'imaginaire et l'utopie, quoiqu'on veuille nous faire croire, y ont toujours une place de choix. |
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Jean Vautrin,
le Cri du peuple, éditions Grasset, 490 p, 145 F |
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1. Voir Regards n° 21, février 1997. 2. Qui est, dédié à Dan Franck, avec lequel Jean Vautrin a entrepris une saga historique, les aventures de Boro, reporter-photographe, dans l'Europe troublée des années 30. Le second volume, situé à l'époque du Front populaire, s'intitulait d'ailleurs
le Temps des cerises, chant définitivement célèbre symbolisant la mémoire... de la Commune de Paris ! 3. Rimbaud, proche des Communards,
fit notoirement exception, ce dont témoignent quelques poèmes, notamment le magnifique
"Les Mains de Jeanne-Marie". |