Regards Mars 1999 - La Création

L'art de la conversation
La littérature comme lieu de résistance

Par Hervé Delouche


Entretien avec Lydie Salvaire*

Avec la Conférence de Cintegabelle, livre drôle et vivement satirique, dans la lignée de Swift, Lydie Salvayre oppose la liberté du discours et la subversion du style à la domination d'un marché qui se voudrait l'aboutissement de notre histoire. Rencontre avec l'auteur, prix Novembre 1997 pour la Compagnie des spectres.

 

Quelle était votre volonté en consacrant un livre à cet art de vivre disparu, la conversation, à l'heure où, écrivez-vous, "les discours indigents sont les mêmes d'un bout à l'autre de la planète" ?

Lydie Salvayre: Ce qui m'intéressait, c'était de fustiger tout ce qui, dans notre système libéral, rendait la conversation chose saugrenue, inadéquate. Pourquoi ? Parce que la conversation idéale ne cherche nullement le résultat, fuit toute obédience, est une pratique totalement gratuite qui suppose la liberté, l'égalité, l'insouci du temps, toutes choses aujourd'hui mises en péril par le système. La conversation est du domaine du pur plaisir, elle implique l'absence totale de finalité : on ne converse ni pour convaincre, ni pour s'enrichir. Cela est à l'heure actuelle impensable. Un entretien télévisé, par exemple, recherche exactement le contraire, du résultat, de l'audimat, sans rapport d'égalité entre les interlocuteurs : il y a un meneur, les gens ne se cooptent quasiment jamais, or la conversation suppose qu'on s'élise.

Même chose avec le discours des médias en général : voix anonymes, voix qui ne s'engagent pas, alors que dans la conversation on se donne, on se risque, on s'engage dans sa parole, on l'habite... La conversation, c'est la parfaite antithèse de ce que mon conférencier nomme dans le livre le "commerce communicant". Vouloir la ressusciter, c'est pure utopie, c'est impossible. En ce sens, mon personnage est ridiculement donquichottesque, il se bat contre des moulins à vent, mais sa tension vers cette défense de la conversation m'intéresse, et la mise en cause de ce qui la menace m'intéresse encore davantage.

 

Votre conférencier, comme certains autres personnages de vos romans, possède un côté double. On a envie de le moquer, il est dérisoire, mais en même temps d'une grande lucidité sur un certain nombre de choses...

L.S. : J'aime ce fait que nos idéaux soient contredits constamment par notre réel. Ce qui veut dire : regardons le monde. J'aime que ce personnage, dans son envol, soit contredit en permanence par sa vie même, avec cette femme qu'il évoque et qui était tout sauf conversante. Ce type est bien éloigné de Mme de Sévigné ou Mme de Maintenon ! J'ai voulu aussi faire un pied de nez à l'esprit de sérieux.

Je ne pouvais pas imaginer quelqu'un qui, très sérieusement, ferait une conférence sur la conversation. J'ai toujours envie que l'esprit de sérieux soit battu en brèche, je suis une amoureuse du rire, et je crois que le rire, l'ironie sont aussi efficaces, aussi subversifs que l'esprit de sérieux. Je tenais aussi à garder ce principe tel qu'il est défini par les gens du XVIIe et du XVIIIe, qui dit que la conversation est un art d'équilibre entre la légèreté et la gravité, le rire et le sérieux, l'excès et la contrainte... C'est le classicisme français, et j'ai essayé que mon livre corresponde à cette référence.

 

La Conférence... est parsemé d'attaques au vitriol contre le monde des lettres, où règne parfois une "atmosphère irrespirable", où certains écrivains se sont "usés par de trop fréquents exercices de reptation"... Revenons sur cette charge.

L.S. : Notez que je m'en prends précisément aux deux corps qui sont les miens, la psychiatrie psychanalyse et la littérature, j'en partage les failles, je me mets aussi en cause. Cela dit, il y a des choses dans ce monde littéraire qui me sont difficiles à avaler. Entre autres, le système des prix. Je l'ai approché de près avec la Compagnie des spectres et j'ai vu à quel point il fonctionnait peu sur le mérite ou sur la valeur des livres, mais sur des enjeux de pouvoir qui dépassaient de loin la littérature. Cela me semble grave pour la littérature française et son image à l'étranger. En même temps, existent dans ce monde des rapports de méchanceté, des rapports sordides... Mais cela a été dit bien mieux que moi par Balzac dans les Illusions perdues ; on le retrouve aussi en permanence dans la Correspondance de Flaubert. Est-ce plus grave aujourd'hui ? En tout cas je le vis, et j'ai envie de le dire, un peu.

 

Que pensez-vous de ces débats récurrents, au moment de la rentrée littéraire, à propos d'une éventuelle mort du roman ?

L.S. : Entendre dire que la littérature française est morte, c'est une chose qui m'enrage. Laquelle est morte ? Celle dont on ne parle pas à la télé, elle est morte parce qu'elle est tuée par les médias. Est-ce qu'on y voit souvent Pierre Michon, Linda Lê, François Bon, parmi d'autres ? Pourtant ils existent et ils sont magnifiques. En fait ils sont bien vivants, mais en rien encouragés par le système. Ce qui est grave, c'est que les éditeurs eux-mêmes parlent d'une mort de la littérature française. Avec le système des prix, la littérature française ne peut qu'être malheureuse sur le marché mondial. Les éditeurs étrangers, éventuels acheteurs, ne peuvent que s'en faire une idée fausse. Cela dit, une vraie littérature existe ici, qui continuera.

 

Comme certains des auteurs que l'on vient de citer, vous mettez un accent très important sur le style, vous utilisez même une palette de styles extrêmement diverse, ce qui n'est pas si souvent le cas aujourd'hui dans le roman...

L. S. : Je suis très attachée au style. Loin d'être une espèce de décoration de la langue, de chose pour faire beau, le style, c'est la politique. Penser la langue, c'est politique. Ecrire un livre avec des pensées subversives mais sans penser sa langue, c'est écrire un livre qui ne va pas compter, qui risque d'être à l'envers de son propos. J'ai d'autant plus un attachement au style que j'ai l'impression que, depuis quelque temps, tout ce qui est virtuosité semble déplaire aux critiques littéraires. On reproche à certains auteurs de trop travailler leur style ! Comme s'il y avait une sorte d'encouragement à la platitude... Dans ce contexte, j'ai envie plus que jamais de défendre la forme comme étant inséparable du fond : ce n'est pas un surcroît de joliesse, c'est du politique. Et, parmi les livres que je lis et relis, il y a le Traité du style d'Aragon, un ouvrage très important que j'aime infiniment, qui contient en plus une impertinence magnifique. Par ailleurs, je me dis qu'il existe une variété infinie de la langue que le mec de la cité de Nanterre, les gens de mon dispensaire, vous, etc., ce sont autant de registres langagiers. En général, ils restent étanches, malheureusement, avec des cloisons plus que bétonnées. Et je me dis que la littérature est le lieu, vraiment, de fiançailles possibles des différents registres de l'immense langue.

 

Vous citez à un moment donné cette "spécialité bien française" qu'est "le fameux esprit de collaboration". Cela fait écho à la Compagnie des spectres, où Vichy était très présent.

L.S. : C'est en effet un petit rappel. Cet esprit – même si j'ai outré volontairement le propos en parlant de "spécialité" – se manifeste par une extrême bienveillance, et on en voit encore et toujours les manifestations. C'est quelque chose qui me fait peur, comme j'ai eu si peur de Millon s'alliant avec le Front national, comme j'ai peur qu'on ne tire pas les leçons du passé.

 

A l'inverse, le verbe "résister" est un des derniers mots de la Conférence... et l'acte de résistance clôturait la Compagnie..., puisque la mère et la fille fichaient dehors l'huissier venu les saisir !

L.S. : Cet esprit m'importe énormément. Je pense que la littérature est un lieu de résistance, au sens large. Résistance à l'aplatissement de la langue, résistance aux valeurs marchandes, résistance à la pensée unique. Je me dis parfois que l'idéal pour cette société, ce serait le livre unique, un livre qui serait le seul à exister, fabriqué dans un seul moule, comme du Barbara Cartland, un livre pour un public international. Alors il faut résister, évidemment.

 

Vous êtes fille de réfugiés espagnols, de prolétaires. Quelle a été l'importance de cette culture dans votre parcours, dans vos révoltes ?

L.S. : Mon père, devenu communiste et engagé politiquement dans la guerre d'Espagne, était issu d'une famille de propriétaires terriens d'Andalousie ; ma mère était la fille de paysans anarchistes de Catalogne. Ils ont fui les franquistes en 1939, et lui s'est retrouvé ouvrier, manoeuvre puis maçon, dans le sud-ouest de la France. Il a payé pour ses idées et en a conçu beaucoup d'amertume. D'autant qu'il vivait isolé à cause de ses convictions, et c'était dur. Alors il nous a asséné ses dogmes, à mes deux soeurs et moi. C'était douloureux, mais je sais aujourd'hui qu'il nous a bien élevées. Nous nous en sommes tirées toutes les trois socialement, parce qu'il nous disait toujours, vous n'êtes pas des filles d'ouvrier, vous êtes des filles de politique, ne l'oubliez jamais... C'est ce qui nous a permis, je crois, de ne pas finir à l'usine de chemises d'Auterive, comme les autres enfants des familles ouvrières, parcours quasi obligé après le certificat d'études. Il nous a donné la possibilité de penser notre destin, politiquement. L'esprit de résistance, qui m'est cher, a certainement à voir avec cela.


* Ecrivain.

retour