Regards Mars 1999 - La Création

Exposition
Rothko, l'espace avant toute chose

Par Lise Guéhenneux


Comment la peinture peut-elle engendrer un espace ? Comment la couleur peut-elle en construire un ? Où nous situons-nous par rapport à cette expérience ? L'exposition du Musée d'Art moderne restitue bien ces questions qui courent tout au long de l'oeuvre de Rothko.

Le Musée d'Art moderne de la ville de Paris présente la première exposition d'importance consacrée à Mark Rothko (1903-1970), depuis la rétrospective de 1972 au Musée national d'Art moderne. Elle invite le visiteur à plonger dans la peinture de cet artiste américain d'origine russe. En effet, l'accrochage respecte le souhait de l'artiste de permettre au spectateur de découvrir la peinture comme lui la voyait en peignant, près du sol, lorsque le tableau était adossé au pied du mur. La peinture de Rothko n'est pas une suite d'icônes, contrairement à ce que l'on pourrait croire, et qui serait due au fait qu'elle est abstraite. Les toiles suprématistes de Malevitch supportaient cet accrochage en hauteur et dans l'angle de la salle d'exposition, comme étaient les icônes religieuses dans la pièce d'habitation. Rothko ne réclame pas cet aspect de voir le monde. Son héritage est à chercher côté surréaliste et son appréhension de la figuration où la figure entretient toujours un rapport fort à l'architecture. C'est cet espace, entre inconscient et expérience perceptuelle physique, qui guide Rothko à construire une peinture qui doit être éprouvée physiquement. Lors de ces accrochages, Rothko privilégiait un espace dans lequel sa peinture tendait à devenir un environnement, en présentant ses grandes toiles serrées les unes contre les autres, articulant le mur et articulées par le mur, entretenant une autonomie et un dialogue avec le lieu. De son regard sur l'espace surréaliste, il garde la composition de la toile selon trois stratifications qui vont devenir l'essentiel de sa recherche. Comment la peinture peut-elle engendrer un espace ? Comment la couleur peut-elle construire un espace ? Où nous situons-nous par rapport à cette expérience ? L'exposition restitue bien ces questions qui courent tout au long de l'oeuvre de Rothko, comme elles se retrouvent dans les recherches de ses collègues peintres à New-York dans les années cinquante. On parle d'expressionnisme abstrait à propos d'une peinture telle que celle de Rothko, comme de celle de Pollock, bien que les deux soient éloignées par la forme parce que tous deux utilisent l'abstraction de façon tactile tout comme les peinture de Mondrian à la fin de sa vie, lorsqu'il découvre le Boogie-Woogie et les couleurs lumineuses (néons) de Broadway. Ici, le tactile se fait ténu et souffle atmosphérique, endroit de méditation sur la façon d'interpréter cette peinture comme "pure" matière ou comme sublimation mystique.


Jusqu'au 18 avril, Musée d'Art moderne de la Ville de Paris.

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