Regards Mars 1999 - La Création

Peinture
Les géographies de Hockney

Par Lise Guéhenneux


Du Musée Picasso au Centre Georges-Pompidou en passant pas la Maison européenne de la photographie, c'est un véritable festival que Paris offre en ce moment au peintre anglais David Hockney.

 

L'exposition au Musée national d'art moderne propose un aspect peu connu en France de cet artiste, né en 1937, qu'on classe volontiers dans le Pop anglais du début des années 1960, alors que sa pratique artistique est définitivement particulière. L'espace et le paysage ont été retenus pour cette présentation de peu d'oeuvres dans les locaux exigus du Centre Pompidou encore en travaux jusqu'au 1er janvier 2000, à 00 H.

 

Se glisser dans les interstices des codes...

La mesure de l'espace est proportionnelle à la qualité de l'exposition qui nous fait entrer dans la relation étroite qui lie David Hockney à l'histoire du médium, la peinture, et a une attitude qui consiste à étudier son histoire afin de mieux en débusquer les pièges idéologiques. Le fait que la peinture de David Hockney interroge l'espace et le point de vue de la perspective n'est pas anodin puisque c'est celui qui a conditionné toute la vision que nous avons du monde en Occident. Hockney prend très tôt conscience de ce fait et décide de se glisser dans les interstices des codes pour renouveler et réfléchir sur l'espace du tableau ainsi qu'à son rapport à l'espace temps qui régit le monde. A ses débuts, l'espace cubiste, et notamment celui de Picasso, le pousse à chercher ce qui a changé dans la pratique picturale ainsi que dans la pratique du quotidien, pour appréhender le monde. Il entre également un moment dans l'espace pictural de Dubuffet comme pour contrecarrer le poids trop pesant de l'histoire de la peinture. Mais ce sont les poèmes de l'Américain Walt Whitman qui déclenchent, chez lui, l'envie de faire une peinture qui joue entre les codes, celui de la société et celui, plutôt rejeté, de l'homosexualité. Apprendre à jouer avec les codes, telle est sa façon de vivre socialement, et les paysages en portent le travail.

 

... pour renouveler et réfléchir sur l'espace du tableau...

En partant du collage photographique et du rapport entre réalité, représentation et figuration, Hockney essaye de faire entrer dans le cadre pictural des motifs du monde qui l'entoure, comme il aime à le dire, mais, surtout, il essaye de peindre les motifs qui sont sensés ne pas entrer dans le cadre de la peinture ni dans celui du pictural. Le Grand Canyon est le symbole par excellence de la grandeur de l'Amérique qui renoue, dans ce paysage, avec ses origines. Cette grande faille creusée par l'eau est une vallée quasiment irreprésentable par le biais du médium pictural comme il l'est dans le domaine photographique. C'est cette gageure qui plaît à Hockney et qui l'engage à photographier le motif du Grand Canyon et à constater qu'il ne peut pas non plus entrer dans le cadre photographique. De même qu'il faut plusieurs photographies pour saisir dans son entier ce monstre géologique, il faut plusieurs toiles mises bout à bout pour explorer et représenter un tel espace. Le motif se transforme en un parcours, une carte de géographie, où les événements quotidiens, comme un trajet en voiture d'un point à un autre, deviennent les paramètres principaux, ainsi que la vie qui va avec.

Les couleurs sont également un élément indicateur de cette construction qui, pour Hockney, se situe entre paysage mental et action domestique. La couleur de l'espace pictural renforce encore cette appréhension de l'espace où les boursouflures ramènent un point de fuite vers l'avant du tableau comme la grille d'un échiquier que l'on aurait tirée vers soi. Il peut y avoir du De Chirico, il n'y en a pas moins du Bonnard dans la jouissance des couleurs et du Picasso, moins de Bacon. L'héritage de l'artiste vis à vis de Francis Bacon n'est pas aussi flagrant et la peinture de Hockney n'est pas celle que l'on croit et que l'on verrait figée dans une tradition littéraire et picturale trop sage.

 

... ainsi qu'à son rapport à l'espace temps qui régit le monde...

Hockney, malgré sa figure d'ancien collégien anglais turbulent, ne trompe pas longtemps, il appartient plutôt aux recherches de formes et de matières que l'on peut appréhender également dans l'oeuvre du sculpteur Richard Deacon. A l'art du sérieux, même si le sien l'est, Hockney répond par un art du désir et de la pulsion. Comment représenter et faire tenir un road movies sur une peinture ? Le road movies, l'esthétique fictionnelle paradigmatique de l'Amérique, qu'elle soit urbaine ou profonde, de la "Beat Generation" au "nouveaux western" : comment faire sentir la traversée, le temps et les rencontres de hasard ? Et alors, Hockney choisit ces motifs, non seulement depuis qu'il habite la côte Ouest, proche d'Hollywood, mais parce que deux mythes se rejoignent ici, celui de la "grande peinture" et celui du paysage héroïque de la Frontière.

 

... Hockney s'amuse-t-il avec l'héroïque comme Walt Whitman ?

Le Grand Canyon, peinture emblématique de cette peinture de paysage de Hockney est la scène des origines par excellence. Le Canyon et ses couches géologiques à coeur ouvert montrent un temps de ce continent, qui devient de ce fait plus vieux que sa population blanche, lieu de légitimation, tout comme la "grande peinture", la peinture d'un paysage devenu héroïque, devient une peinture d'histoire, la plus cotée dans la hiérarchie académique. Hockney s'amuse-t-il de cela comme Walt Whitman, le poète, lui a appris à jouer et déjouer tous les codes ? On préfère penser cela pour ne pas se gâcher le plaisir.


Paris, Centre Georges-Pompidou, jusqu'au 26 avril.

Paris, Musée Picasso/Hôtel Salé, "David Hockney dialogue avec Picasso", jusqu'au 3 mai.

Paris, Maison européenne de la Photographie, "David Hockney – Photographies",. jusqu'au 15 mars.

"David Hockney en perspective", vidéo, 139 F, coproduite avec Canal .

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