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Racisme au travail Par Laurence Wurtz |
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Entretien avec Maryse Tripier* Voir aussi Pour en savoir plus |
| Le début d'une prise de conscience ? Des témoignages affluent de victimes de discriminations, raciales ou ethniques, à l'embauche et au travail. Ces pratiques sont passibles de condamnation. Que dit la loi ? |
| On entend parler de plus en plus souvent de racisme au travail. Est-ce la fin d'un tabou? |
| Maryse Tripier : Depuis trois ou quatre ans, on arrive à en parler, moins facilement à l'étudier. Qui évoquait autrefois le racisme au travail risquait de s'entendre répondre qu'il exagérait ou remettait en cause le "modèle républicain". Il est certes plus facile de parler de la délinquance des jeunes que de discrimination raciale ou ethnique parce que ce dernier sujet oblige la société française à se remettre en question. C'est un peu la même situation qu'il y a vingt ans avec les inégalités entre les sexes et le harcèlement sexuel. |
| La discrimination peut s'exercer à l'embauche, mais aussi sur le lieu de travail ? |
| M.T. : Les discriminations "ethniques ou raciales" sont des pratiques qui prennent en considération les origines supposées des personnes pour estimer qu'elles méritent moins que d'autres d'avoir un travail ou un déroulement de carrière ou encore qui sont mises à des postes sans issue. Les discriminations finissent par avoir des conséquences concrètes sur la situation de ceux qui les subissent : elles peuvent très mal vivre et tomber malades de ne jamais être promues, de ne jamais voir leurs compétences reconnues... Le plus souvent, les victimes se taisent. |
| Qui sont-elles ? |
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M.T. :
Les éléments statistiques manquent, mais nous pensons que les garçons maghrébins et africains sont particulièrement visés. Chez les employeurs, le refus d'embauche s'appuie sur plusieurs idées reçues: ce sont de jeunes garçons, issus de l'immigration post-coloniale, vivant dans des quartiers dits sensibles. L'amalgame "classes laborieuses ; classes dangereuses" est toujours vivace ! Tout est mélangé. Ces jeunes se voient affublés d'images stéréotypées.
Dans les entretiens réalisés avec des personnes habitant la banlieue, toutes nous disaient se sentir stigmatisées, en rapport à leur apparence, leur nom, ou en rapport à leur lieu d'habitation. Concernant les filles, supposées mieux réussir à l'école, mais victimes du chômage, les informations font défaut. |
| Les pratiques d'embauche et de recrutement diffèrent-elles entre le secteur public et le secteur privé? |
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M.T. :
Bien sûr. Dans le secteur privé, les critères sélectifs en tous genres sont considérés comme légitimes. Deux principes s'affrontent en France: l'égalité devant l'emploi et la liberté d'embauche. En temps de crise, la liberté d'embauche l'emporte. Les pratiques de sélection sont décidés par l'employeur. Un des exemples les plus terrifiants, c'est l'argumentation de certains commerçants qui expliquent qu'un maghrébin souille et salit les aliments! Les pratiques discriminatoires étant illégales, des poursuites ont été engagées contre des employeurs qui passaient des petites annonces racistes via l'ANPE.
Dans le secteur public, le recrutement se fait sur concours. Quand il y a discrimination, elle est particulièrement hypocrite. En principe, l'anonymat est garanti, mais tous les candidats passent des oraux. On sait donc qu'il y a des discriminations dans la fonction publique, mais qui ne peuvent pas être officielles. Quant aux syndicats, s'ils luttent contre les discriminations, ils ne sont pas exempts de pratiques racistes dans tel ou tel secteur. |
| Que dit la loi ? |
| M.T. : Que toute discrimination, raciale, religieuse, ethnique, sexuelle... est illégale. Mais pour attaquer l'employeur, il faut prouver son intention discriminatoire. Or les employeurs ne le disent pas. Au pire, ils se cachent derrière le refus supposé des employés ou des clients. Il y a une banalisation de plus en plus grande des idées d'extrême droite. Cela signifie que les papiers d'identité ne protègent plus certains (les jeunes nouveaux Français). Dans le modèle républicain, on est français ou on ne l'est pas. Pour certains, il y a les vrais Français et les faux, ceux d'origine étrangère, les Français noirs et les Français blancs... D'une certaine manière, cette vertu fondamentale du modèle perd de sa pertinence. |
| Faut-il changer la loi ? |
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M.T. :
Peut-être, mais il faut changer la façon de l'appliquer, pour pouvoir s'en servir. La loi suppose qu'on prouve l'intention discriminatoire. C'est très difficile! Pour l'instant, c'est à la victime de faire la preuve. La création d'une commission indépendante serait sans doute utile pour que ces employeurs ne se sentent pas dans l'impunité.
Il faut également que les idées racistes deviennent illégitimes. Les groupes, mouvements progressistes, associations, syndicats peuvent être les porteurs de cette lutte. Et les jeunes également. Il faut que les jeunes discriminés se prennent en main, ils ne sont pas dans la même situation que leurs parents. Ils sont Français, protégés par la loi. Une course de vitesse est engagée entre la banalisation des idées d'extrême droite et l'antiracisme. Ce mouvement d'opinion existe et peut s'élargir : les hommes politiques ne peuvent pas, se plaindre de la trop faible intégration et laisser impunie la discrimination. |
| Est-ce un phénomène répandu ? |
| M.T. : Le couvercle est à moitié levé, mais il existe encore trop peu de travaux sur la question. Les victimes se taisent le plus souvent. Quand elles parlent, il y a une sorte de mise en doute de leur parole et une certaine tolérance à ces pratiques discriminatoires qui ne sont pas vraiment considérées comme illégitimes. Il faudrait se donner des moyens institutionnels de lutte plus efficace. Au sein des entreprises où des salariés se déclarent confrontées aux discriminations, on peut également imaginer des solutions de rapports de forces, des grèves, des mouvements de solidarité... |
| Quelles mesures existent actuellement ? |
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M.T. :
Martine Aubry a créé il y a quelques mois un observatoire des discriminations. Pour le moment on étudie. La question est peut-être moins d'étudier que de lutter et de susciter les plaintes des victimes...
Cet observatoire pourrait ressembler à la commission anglaise pour l'égalité raciale. Cet organisme, qui centralise les plaintes en Angleterre, a mis en place un numéro vert, a le pouvoir de diligenter une enquête et de porter plainte si le racisme ou la discrimination raciale sont avérés. |
| Que pensez-vous de la discrimination positive ? |
| M.T. : Elle existe, mais sur le critère local, à l'exemple des ZEP. Lorsque ces dispositifs par zone obtiennent de bons résultats, ils jouent leur rôle. Lorsque rien ne s'améliore, ils contribuent à stigmatiser encore plus le quartier, la ville. On pourra lutter efficacement contre les discriminations raciales si la pression politique et morale s'accentue, si les intéressés osent et peuvent parler. Si enfin un mouvement social large s'organise. C'est une lutte idéologique de fond. |
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*Professeur à l'université Paris-VII, chercheuse à l'URMIS, CNRS. |
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Pour en savoir plus
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Philippe Bataille,
Le Racisme au travail,
La Découverte, 1997.
Le Peuple, supplément "Contre le racisme et les discriminations, guide pratique pour animer,
à l'entreprise et dans les services, la campagne", CGT, 1998.
Collectif,
"Le racisme à l'oeuvre", Hommes et Migrations, n°2111, 1998.
Commission nationale consultative des droits de l'Homme, "La lutte contre le racisme et la xénophobie. Exclusion et droits de l'Homme", La Documentation française, 1998.
F. Aubert, M. Tripier, F. Vourc'h, Jeunes issus de l'immigration, de l'école à l'emploi, L'Harmattan, 1997.
P. A. Taguieff, Le racisme,
Flammarion, 1997. |