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J'vas t'apprendre la politesse Par Evelyne Pieiller |
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| J'vais t'apprendre la politesse, p'tit con – c'est le titre d'un ouvrage récent, c'est un cri du... coeur qu'on aimerait souvent formuler tel quel, parce que, c'est vrai, quoi, nom de nom, les gens qui vous bousculent et qui, non seulement oublient de s'excuser, mais en plus vous insultent, ça fatigue, sans même parler des gestes grossiers, du bruit dans les immeubles, des corps qu'il faut contourner pour gagner une entrée, ah, la jolie France qui fut si longtemps le pays même de l'exquise politesse, où est-elle passée, et que s'est-il passé, pour qu'on en soit là, à être obligé de répertorier la "violence verbale" comme délit possible, et, de façon générale, à se lamenter que les règles élémentaires du savoir-vivre paraissent aussi désuètes qu'une orthographe correcte ?... Pour éviter de tourner au vieux c..., il faudrait peut-être d'abord essayer de savoir ce que c'est, la politesse : est-elle immuable, est-elle indispensable, quelle est sa fonction ? |
| Commençons par le début, c'est-à-dire par une définition : la politesse est tout d'abord, selon le Littré, la "culture intellectuelle et morale des sociétés". Puis la "manière de vivre polie, non sauvage ni farouche", "manière d'agir, de parler, civile et honnête acquise par l'usage du monde". Certes, mais être poli, c'est quoi ? C'est observer "avec attention toutes les convenances de la société". C'est donc de toutes façons une contrainte, un apprentissage de codes. Et, comme tous les codes, la politesse a des règles variables, selon les temps et les lieux. Quand Brassens chantait, jadis, il choquait souvent : impoli, assurément. Aujourd'hui, il fait sourire. En revanche, quand NTM articule Nique la police, le duo se retrouve avec un procès : l'impolitesse devient affront, délit. On peut se demander si c'est vraiment très différent de l'inusable "Mort aux vaches !", mais ce qui importe, comme toujours pour les codes, c'est le sens qu'on accorde à l'insulte : niquer est pire que mort aux... |
| Quand Gainsbourg arrivait ivre sur un plateau de télévision ; quand Coluche bafouillait obscène ; quand Bukowski, saoul perdu, tripotait le genou d'une consoeur à "Apostrophes", tous, ils bafouillaient la politesse élémentaire, ils n'observaient pas les "convenances". Ces convenances qui ont longtemps permis à chaque catégorie sociale de faire preuve de "distinction" : si la politesse est, en France, quasi une affaire d'Etat, si aujourd'hui son absence est un "problème de société" – ce qui n'est pas forcément le cas ailleurs – c'est parce que la France telle qu'elle nous est familière, la France des clichés effectifs, du Grand siècle au Grand Charles, a inventé la politesse en même temps que l'Etat. Contre le désordre guerrier, contre l'anarchie des désirs individuels, pour une société peu à peu cohérente, les villes puis les rois ont oeuvré à mettre en avant des règles permettant de faire apparaître un homme-modèle, choisissant de maîtriser ses pulsions, désireux à la fois de n'être que rationalité et non instinct, et d'exhiber son appartenance à cette catégorie d'individus supérieurs, détachés de l'esclavage des passions, caprices, coups de sang, ou égocentrisme. |
| Les rois surent utiliser cette aspiration pour unifier les différences et divergences, l'individu disparut peu à peu dans l'idéal de l'honnête homme, la France devint le pays de la politesse, contre la sauvagerie, chaque classe eut ses règles, dont l'usage permettait de mesurer le degré d'éducation de ses membres. Est distingué celui qui les pratique au mieux, ou qui pratique les règles de la catégorie sociale juste au-dessus de la sienne... C'est cette "civilisation des moeurs", dont rendit compte naguère Norbert Elias, et qu'interroge aujourd'hui Robert Muchembled, qui semble aujourd'hui disparaître, engloutie dans le "temps des incivilités". J'vas t'apprendre la politesse... Tout le monde ou presque est d'accord sur le constat : les élèves sont grossiers avec les professeurs, les parents martyrisés par l'insolence de leurs enfants ne se comptent plus, etc. Il suffit d'écouter les "comiques" engendrés par la télévision pour saisir à quel point la simple politesse verbale est rangée au rayon des accessoires grotesques. Plus de politesse entre les gens, plus de politesse dans les mots, ah là, tout fout le camp... D'où l'émergence de propos saisissants, tel celui de Christiane Olivier, l'auteur des Filles de Jocaste, rappelant l'efficacité des gifles dans l'éducation des enfants, afin de leur apprendre la... D'où la multiplication de discours fermes sur la nécessité d'un retour à la discipline, et aux corrections... Bon. |
| Bien sûr, il ne s'agit pas là d'une exaspération causée par des manquements au savoir-vivre : ce qui est déploré, ce sont les manquements à la civilité, soit ce qui établit la "manière dont les rapports entre citoyens s'établissent, et la possibilité de leur maintien", pour reprendre les termes de Marie Gaillé. Ah, voilà. Maintenant que la politesse, réduite à ses "formalités", a explosé, surgit la nécessité de ce qui véritablement la fondait : ce qui permet d'adoucir les contacts humains, de transformer une addition d'individus en groupe capable de partager les mêmes lois et les mêmes aspirations. Autrement dit, la politesse réduite à la civilité est essentielle pour que les humains puissent vivre ensemble. "Le citoyen ne doit pas seulement respecter les lois mais aussi prendre en compte le regard et le jugement des autres citoyens, et régler sa conduite en fonction d'eux." On est assez loin des simples convenances et conventions : la politesse, dans son essence même et quelles que soient ses modalités de circonstance, est ce qui nous permet de former une société. Parce qu'elle implique le principe du respect mutuel. |
| En nos temps où on n'en finit pas de se plaindre de la désagrégation du lien social, il n'est donc pas sot de remarquer la volatilisation de la politesse : mais c'est là un symptôme. Que demandent les jeunes, ces fameux jeunes auxquels on fait porter tout le poids de l'impolitesse, entre autres griefs ? Ils demandent le respect. Si la politesse ne les étouffe pas, le manque de respect les fait exploser. Il y a là, sans doute aucun, de quoi quelque peu penser ; il est probable qu'à une époque où les citoyens sont souvent traités à la fois comme des membres de la famille (à la télé), et comme de simples chiffres (trop d'effectifs, trop de malades, etc.), aujourd'hui où, pour faire "peuple", on fait vite "populacier", c'est parce que le respect n'a pas su prendre la place de la politesse qu'on patauge dans le malaise. Il n'est pas certain que la politesse-inculquée-de-force suffira à compenser cette absence. |
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La Société policée, Robert Muchembled,
Le Seuil (l'Histoire immédiate), 350 p., 148 F. Le Citoyen, choix de textes et commentaires
par Marie Gaillé, Flammarion (GF Corpus), 231 p. Pupitres de la Nation, Aude Vincent et Fabrice Hervieu,
Editions Alternatives, 128 p., 160 F. |