Regards Février 1999 - La Planète

Europe
La dernière découverte des Portugais

Par Marina Da Silva


Voir aussi Le Portugal en chiffres , Le Portugal en lettres

La "prochaine grande découverte du Portugal" sera l'Europe, déclarait le président Eanes au journal le Monde, en avril 1984. Des propos qui attestaient des attentes et des espoirs de tout le pays.

 

Lors de son adhésion à l'Europe, en janvier 1986, le Portugal est, sur le plan des perspectives de développement, loin derrière la Grèce, l'Irlande et l'Espagne. Aujourd'hui, il fait figure de "bon élève". Son économie a très vite respecté les critères de convergence de Maastricht, et le Portugal fait partie de la dizaine des pays fondateurs de la monnaie unique. A quel prix ?

Si, jusqu'à la fin des années quatre-vingt, l'adhésion du Portugal à la CEE s'est révélée largement positive sur le plan de la croissance économique, il est devenu évident dans les années quatre-vingt-dix que celle-ci s'est faite au détriment du développement de secteurs clé pour la population, pouvoir d'achat, l'éducation, la santé, le logement... L'actuel gouvernement socialiste d'Antonio Guterres a su jusqu'à présent désamorcer les conflits et faire passer ses plans budgétaires mais le citoyen portugais, même s'il se réjouit d'accéder au statut européen, ne peut que mesurer le fossé qui sépare son niveau de vie de celui de ses voisins. Mario, ouvrier dans une usine de textile, près de Braga (au nord du pays), a trois frères en France, cependant, "un séjour à Paris est un luxe que je ne suis pas prêt de pouvoir offrir à ma famille".

La démocratisation et l'amélioration des conditions de vie au Portugal sont récentes. La Constitution date de 1976 et il a fallu attendre l'élection présidentielle de février 1986 pour voir l'arrivée d'un civil au pouvoir. "Non seulement depuis la Révolution des OEillets, qui avait renversé le régime salazariste en avril 74, mais même depuis un demi-siècle. Cela explique en partie la faiblesse de la vie associative et des syndicats, la faiblesse du débat parlementaire", conclut-il en pronostiquant les désillusions que réserve l'Europe au citoyen moyen. Sans parler des Portugais pauvres ou des citoyens de seconde zone comme les rapatriés des ex-colonies qui ont afflué par centaines de milliers et posent de véritables problèmes d'insertion.

 

Réconcilier la saudade et le cosmopolitisme

Le Portugal, qui se construit dans le cadre communautaire européen, se caractérise, pour Marta, enseignante en sociologie à l'université de Coimbra, par "une identité spécifiquement portugaise, façonnée autour de l'attachement à la terre (saudade) et du sentiment de faire partie de la pluralité de mondes découverts par les premiers navigateurs... marquée par son histoire d'empire colonial stable et ancien, et en même temps, jusqu'à peu, de pays du “ tiers monde ” en Europe..." La population portugaise est encore rurale à 64 % et doit se préparer à intégrer une société qui devient toujours plus urbaine, avec ses conséquences en termes de déracinement, d'individualisme, d'effondrement des solidarités.

Le Portugal est composé de régions considérées par l'OCDE comme "particulièrement défavorisées", le PIB par habitant y étant jusqu'à 75 % inférieur à la moyenne communautaire. Il a largement bénéficié des fonds structurels européens jusqu'à présent (50 milliards de francs sur la période 1989-1993) et, toujours selon l'OCDE, les apports nets de la Communauté européenne représentent encore aujourd'hui près de 3,5 % du PIB portugais, contre 0,6 % en 1986.

Les efforts réalisés pour remettre l'économie portugaise à niveau avec les autres pays de la CEE se sont traduits par des progrès publics et commerciaux d'investissements. L'accroissement des privatisations est particulièrement inquiétant. Le Portugal est handicapé par une position géographique excentrée en Europe et par des faiblesses dans le secteur des transports. Le développement de l'économie souffre de la pesanteur d'un monde agricole surdimensionné et de la persistance de fortes disparités régionales. De nombreux projets ont été mis en chantier pour améliorer les voies de communication et les services urbains, notamment dans les deux grandes métropoles, Lisbonne et Porto. L'essor des télécommunications tout comme celui de la grande distribution ont été spectaculaires. Mais le textile, secteur traditionnel au rôle économique très important qui représentait plus du tiers des exportations, fournissant du travail à 4,5 % de la population active, connaît maintenant de sérieuses difficultés, notamment en matière de sous-traitance. Globalement, le Portugal demeure un pays de petites et moyennes entreprises, seul un nombre très faible des 150 000 entreprises recensées emploient plus de 500 salariés. Il se caractérise encore par une absence de tradition séparatiste et une exceptionnelle homogénéité linguistique et culturelle malgré de fortes disparités régionales. Des commissions (zones nord, centre, Lisbonne et Vallée du Tage, Alentejo, Algarve) ont été mises en place pour coordonner les mesures d'aménagement du territoire. Pour priorité, la restructuration des zones particulièrement touchées par la désindustrialisation (Vale do Ave et Setubal). Dans l'Alentejo (sud), les taux de mortalité et de migration sont supérieurs à la moyenne nationale, le chômage y est également plus important alors que la moyenne portugaise est la plus basse d'Europe, 6,6 %. Selon la Direction générale du développement régional "en moins d'une dizaine d'années les déséquilibres avec la communauté européenne se sont réduits de 16 %". Il apparaît néanmoins "qu'une trentaine d'années seront nécessaires avant que le PIB par habitant atteigne 90 % de la moyenne communautaire".

 

Des contrastes soulignés par dix ans de construction européenne

Les bouleversements occasionnés par dix ans de participation à la construction européenne sont déjà gigantesques, provoquant de véritables télescopages et soulignant de forts contrastes. Entre Nord et Sud, entre Lisbonne, Porto et les autres villes, entre agglomérations modernes et zones rurales. A ces disparités peuvent encore s'ajouter des rapports hommes/femmes archaïques et une Eglise conservatrice, une grille de lecture pour décrypter, par exemple, les résultats du vote sur l'avortement de 1998 qui déniait aux femmes leur libre choix.

En termes de salaires et de protection sociale, sur le plan éducatif ou dans le domaine de la santé et du logement, les disparités restent aussi extraordinairement aiguës. Les salaires sont dans l'ensemble bien moins élevés au Portugal que dans le reste de la communauté européenne, le salaire moyen s'établissant autour de 3 000 F. De plus, la durée du travail hebdomadaire est souvent proche de 44 heures, en particulier dans les secteurs industriels, du bâtiment, du commerce et des transports.

Les dépenses courantes de protection sociale sont les plus faibles de la communauté européenne, 19,4 % en 1991 contre une moyenne communautaire de 26 %. Le secteur de la santé, considéré comme le plus inefficace d'Europe, met en évidence des carences difficilement rattrapables dans un contexte d'économie néo-libérale. 3 % du PIB seulement sont consacrés à la santé, contre 6 % pour la moyenne européenne. Paola, infirmière à l'hôpital Sao Joao, à Porto, déplore l'insuffisance et la vétusté du système hospitalier, le manque de personnel qualifié. "Les hôpitaux publics sont bondés, le système privé inaccessible. L'Europe permet la libre circulation des capitaux mais pas celle des malades."

 

Des traditions communautaires de tolérance

Dans le secteur de l'enseignement, les besoins sont aussi très importants. Il arrive que maîtres et élèves pratiquent les trois-huit pour disposer d'une salle de classe. Le taux d'illettrisme reste toujours le plus élevé d'Europe, soit 15 %. Il est certes un héritage du salazarisme mais s'explique surtout par l'insuffisance des infrastructures et le manque de formation des personnels. Préoccupant encore, le travail des enfants, en particulier dans le textile, la restauration et certains trafics illicites qui concerneraient 50 000 enfants. Ou le logement, qui ne couvre pas la demande sociale. Lisbonne et Porto, qui étaient parvenus à se débarrasser de leurs bidonvilles, voient se reconstituer de nouvelles poches de misère à leurs périphéries.

Toutes ces inégalités sociales reflètent les retards accumulés, même si l'intégration à l'ensemble communautaire tend à harmoniser les modes de consommation et de vie et à masquer la profondeur des difficultés quotidiennes. Le risque est grand, déjà dénoncé par Mario Soares lorsqu'il était chef d'Etat, de voir se développer une société duale avec "d'un côté une richesse ostentatoire choquante et de l'autre une pauvreté sans perspective de changement".

Placée sous le signe de l'Europe, la société portugaise semble cependant exprimer encore une identité singulière, plus proche peut-être des sociétés du sud (du monde), avec des traditions communautaires, multiraciales et de tolérance. Des formes de partage, d'entraide, de circulation des biens ont lieu à l'intérieur des familles, étymologiques ou métaphoriques, des groupes et associations diverses. Des relations sociales, spirituelles, idéologiques, culturelles perdurent ou émergent...

De ces rapports sociaux plus collectifs et plus humains peuvent apparaître de nouvelles solidarités et de nouveaux horizons.

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Le Portugal en chiffres


1143 : Indépendance.

1415 : Conquête de Ceuta. Début des découvertes.

1498 : Vasco de Gama découvre l'Inde.

1910 : Proclamation de la République.

1926 : Coup d'Etat militaire. Début de la dictature

1961 : Début des guerres coloniales.

1968 : Salazar quitte le pouvoir, Caetano lui succède.

1974 : Révolution des OEillets. Renversement du régime fasciste.

1986 : Entrée dans la CEE.

1988 : Adhésion à l'Union de l'Europe occidentale

1991 : Signature des accords de Schengen.

1992 : Adhésion au SME. Ratification du traité de Maastricht.

1143 : Le Portugal est un des 11 pays fondateurs de l'euro.

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Le Portugal en lettres


Superficie du Portugal : 92 072 km2

Population : 9,9 millions d'habitants

Population rurale : 64 %

Analphabétisme : 15 %

Chômage : 6,6 %

Le portugais est parlé par quelque 200 millions de personnes dans près de 120 pays à travers le monde.

En Europe, on compte près de 1 370 000 émigrés portugais. 800 000 vivent en France dont environ 500 000 dans l'agglomération parisienne.

Presque la moitié des Portugais vivent hors de leurs pays ( c'est un record ! ). Et de 20 000 à 25 000 Portugais s'expatrient encore chaque année.

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