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La douleur d'être jeune Par Jacques Broda* |
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| Le travail n'est pas mort ! Surtout pas le travail des enfants qui ressurgit partout, faisant exploser la norme de l'exploitation : travail des enfants, travail au-delà de la norme disait déjà Lénine. |
| Le corps de l'enfant est placé au coeur du rapport social dominant du XXIe siècle. Qu'il soit exploité, manipulé ou maltraité, partout l'enfance est sacrifiée. La mal-traitance explose, les suicides doublent, la toxicomanie déferle dès l'âge de sept ans et la prostitution à six mois au Brésil. " Chaque jour en France, deux enfants meurent des suites de mauvais traitements... à l'hôpital Sainte-Marguerite à Marseille, les urgences reçoivent chaque jour, jusqu'à six enfants maltraités : côtes cassées, rate éclatée..." |
| A la sous-traitance des parents correspond la mal-traitance des enfants. (...) La destruction est généralisée : d'abord le travail et ses collectifs, ensuite l'histoire, sa mémoire et les cultures de lutte, puis la confiance, le désir et l'à-venir. En l'espace de trente ans, tout fut détruit, piétiné, renié, désavoué, refoulé et l'on est passé des Trente glorieuses aux Trente vicieuses. Car il y a du vice et les jeunes le savent bien qui ne votent plus, ne s'organisent plus, ne luttent plus, n'espèrent plus. (...) |
| Nos parents nous tuent inconsciemment et réciproquement." La violence domestique fait Hiroshima dans la famille. Un tel – sous méthadone – a mordu son fils ; dans certaines écoles de Marseille, des enfants ne parlent pas mais aboient. Le manque d'argent, la privation de travail, la désorganisation politique, l'absence de lieux d'élaboration et d'actions collectives percutantes laissent les jeunes dans un désarroi et une détresse incommensurables. |
| La jeunesse mondiale qui a échappé à l'infanticide par le travail ou l'immigration voit ses propres enfants se précipiter dans le Jeunocide, via l'auto-extermination par la drogue, devenu phénomène de masse et de classe. L'anéantissement du prolétariat se fait par sa racine : sa jeunesse qui participe à sa propre auto-destruction par désaveu et déni des héritages et patrimoines de luttes. |
| Fêtons l'abolition du prolétariat, dit le patronat. (...) La technique est soft mais la violence subie est inouïe. Elle ne sait même plus nommer la cause, l'effet et la solution ; prend l'effet pour la cause et la potion comme solution. Alors qu'il faudrait une réflexion, une organisation et une action collective on assiste à un émiettement, une parcellisation, une dissémination des espaces d'émancipation. Alors qu'il faudrait un effort gigantesque en termes de droits, de conventions et de consommations collectives gratuites, on assiste à une hyper privatisation du droit de vivre. Seules la peur, la mort et la haine de la politique font lien. Le courage : fendre le désespoir. Prendre à bras le sens ces corps en partance, rassembler et partager les expériences vitales, projeter le passé non révisé et frapper ensemble le socle d'or et d'argent. |
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* Sociologue, université de la Méditerranée,
Aix-Marseille, a publié C'est un jeunocide,
édition Les pluriels de psyché, 1996. Le titre de cette chronique fait écho
au livre de Paul Vaillant-Couturier,
l e Malheur d'être jeune, paru en 1935
aux Editions nouvelles. Il écrivait
"Pendant la guerre, être jeune voulait dire avoir la mort devant soi. Aujourd'hui être
jeune veut dire avoir la misère devant soi..." |