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Chômeurs Par Jean-René Pendaries* |
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| Les études sur le chômage insistent insuffisamment sur un des paradoxes majeurs de cette situation. D'un côté, elle est le résultat de processus socio-économiques d'ordre structurel, dont les logiques abstraites et impersonnelles frappent, à l'aveugle, des millions d'individus. De l'autre, elle dissoud les cadres sociaux de l'existence et prend alors la forme d'une situation purement individuelle dans laquelle l'individu isolé n'est renvoyé qu'à lui-même et aux conflits subjectifs de son histoire singulière dont la rumination intérieure nourrit les mécanismes du ressentiment contre soi et autrui. |
| Dans ce processus de déréalisation et d'individualisation, les dispositifs d'assistance et d'insertion jouent un rôle actif. Par un retournement particulièrement pervers, leurs logiques de gestion individualisée transforment en problème personnel ce que la situation du chômeur a de plus impersonnel et convertissent à l'inverse ce que l'histoire singulière de chaque chômeur a de plus personnel en itinéraire impersonnel. Ainsi traversée par des tendances simultanées à l'objectivation impersonnelle et au retrait dans la pire des subjectivités, la condition de chômeur apparaît alors comme l'expérience d'une identification impossible. |
| Ce qu'a contrario montrent bien les récits de chômeurs ayant fait le pas de l'action collective. Cette dernière n'est en effet possible qu'en opposition à cette condition, à travers un processus éminemment paradoxal dans lequel la récupération de soi contre l'emprise des mécanismes sociaux abstraits de dépersonnalisation doit s'accompagner d'une déprivatisation de la situation vécue. "Dé-subjectivation" de la situation, réappropriation subjective de soi et reconstruction d'un collectif vont de pair. |
| Une telle démarche dépend pour une part décisive de l'histoire personnelle du sujet et des ressources qu'il peut et sait y puiser. Elle dépend aussi de la qualité des rencontres. C'est là qu'interviennent les associations dont l'ancrage et la fonction proprement psychologiques sont l'un des moteurs essentiels des mouvements de chômeurs. L'espace d'écoute et d'échanges qu'elles ouvrent aux expériences individuelles, les formes d'entr'aide et de solidarité qu'elles proposent, l'action et le conflit collectifs qu'elles organisent, s'interposent en quelque sorte entre le chômeur et lui-même, et fonctionnent comme déclencheurs et supports de trajets singuliers d'élaboration subjective par lesquels le ressentiment se mue en revendications adressées à un ordre social analysé comme injuste et transformable, identifié comme tel à travers les acteurs, normes et institutions qui en assurent le fonctionnement et la reproduction. |
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* Sociologue, APST-CNRS,
Université d'Aix-Marseille-I. Extrait d'une communication
à un séminaire sur
les mouvements de chômeurs. |