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La presse en revue Par Pascal Carreau |
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| Individu en crise ? |
| Dans son dossier consacré à "l'individu en quête de soi", la revue Sciences Humaines note que "inquiet, hésitant, désabusé, dérouté... les qualificatifs ne manquent pas pour dépeindre une vision largement répandue de l'individu contemporain ". Cette idée selon laquelle, "si l'individualisme continue à croître dans nos sociétés, il est aujourd'hui plus subi que désiré" postule que "de plus en plus de gens auraient une vision perplexe et anxieuse de l'existence, celle-ci devenant une conquête sans fin : “se réaliser”, réussir sa vie professionnelle, construire sa vie familiale, être responsable." Pour Philippe Cabin, la vie ne se déroule plus "selon un enchaînement d'étapes prédéterminé et ritualisé : école, université, mariage, vie professionnelle stable, retraite. Elle devient un parcours sinueux, une succession de branchements et de décrochages successifs, fruits de choix librement consentis, d'arbitrages douloureux ou de péripéties imprévues." Mais, s'interroge-t-il, "en admettant que le constat soit juste, comment interpréter cette transformation d'un individualisme de la conquête en un individualisme de la perte et de la crainte ?" |
| Des explications avancées, "la plus fréquemment énoncée est celle de l'affaiblissement de la fonction d'intégration des grandes institutions (l'Etat, la famille, l'Eglise, l'école, l'entreprise)" avec sa contrepartie "la désorientation de l'individu, désormais livré à lui-même". Philippe Cabin estime que, "certes, le repli des grands modèles et des institutions a mis l'individu sur le devant de la scène" mais hésite à "en conclure une recomposition de l'organisation de la société qui aurait pour conséquence de menacer le lien social". Pour deux raisons : "Il y a toujours eu des lectures contradictoires de l'individualisme" et "les travaux sur l'individualisme contemporain manquent parfois de base empirique." Selon lui, s'"il est des réalités sociologiques indubitables : l'affaiblissement des institutions et des traditions, la dissolution de certaines frontières", "on ne saurait pour autant parler d'une révolution des moeurs ou d'une soudaine mutation de l'ordre social", "il semble plus réaliste de parler d'une ambiance et d'une sensibilités nouvelles. Un autre individu apparaîtra vraisemblablement dans quelques années". n |
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Philippe Cabin,
"Obligé d'être libre ?", Sciences humaines n° 91 de février 1999 |
| Peurs nouvelles |
| La revue Passages a mené une enquête sur "la société de protection", traversée par l'"illusion du risque zéro" et l'émergence d'un "marché des peurs". Pour François Ewald, "l'épreuve contemporaine est celle de la catastrophe. Déjà, dans les années 80, on a commencé à parler des risques technologiques majeurs ; mais dans les années 90, les risques ont changé de dimension – on est désormais obsédé par des problèmes de catastrophes : catastrophes médicales de type du sang contaminé, catastrophes environnementales (...). Alors que le XIXe et le XXe siècles avaient été obsédés par l'accident, la période contemporaine est confrontée à un changement dans la nature des risques : de l'accident à la catastrophe. (...)Ces risques nouveaux engendrent des peurs (...) [qui] sont l'expression d'une crise de confiance. La peur vise les élites (...) parce qu'elles manipulent des risques d'une manière qui ne donne pas confiance. Le problème des risques, (...) de cette société technologique, c'est qu'elle introduit de profondes inégalités. Dans toutes les affaires, dans tous les scandales que les années 90 ont vu se succéder – sang contaminé ou “ vache folle ” -, le scandale est né d'une situation d'inégalité, d'une situation de dépendance, d'une situation ou quelqu'un qui exerçait un certain pouvoir, ou qui exerçait, à travers une technique, un certain pouvoir, l'a utilisé d'une manière qui a fait courir un risque en plaçant d'autres individus dans une situation de dépendance vis-à-vis d'un risque dont il ne découvraient l'existence et la nature qu'après-coup". |
| François Ewald en conclut que "le sentiment de peur pose le problème du rapport social dans une société qui se découvre comme étant, à travers les techniques qu'elle mobilise, profondément asymétrique. C'est très contraire, d'une certaine manière, à notre tradition de philosophie politique qui fait toujours tout remonter au contrat, qui suppose, comme on sait l'égalité des contractants. (...) Nous sommes dans une société inégalitaire, où le risque hiérarchise, où le risque introduit de l'asymétrie. C'est pourquoi se pose avec autant d'acuité le problème de la responsabilité de ceux qui manipulent les risques. Et de la confiance qu'on peut leur faire. Ceci ouvre sur une problématique de la décision". n |
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François Ewald,
"L'acceptabilité du risque au seuil du XXIe siècle : de nouveaux modes de régulation s'imposent", Passages n° 93-94, hiver 98. |
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