Regards Février 1999 - Lectures

Arts du temps
Vers de nouveaux récits

Par Bernard Epin


Pas à pas, par le biais de collections nouvelles ou de concepts éditoriaux revisités, des créateurs proposent des manières de récits qui créent la surprise, qui font bouger les habitudes, les stéréotypes, qui ouvrent des regards rénovés, dès le plus jeune âge.

Ainsi de la Collection 12 x 12 au Rouergue : de tout petits albums carrés, pour une narration inventive, limitant le propos à l'exploration méthodique d'un gag visuel (le déshabillage de toute la famille dans Strip-tease) ou langagier (les jeux autour du verbe presser dans la Famille citron ou l'ambiguïté sur la Ferme à propos des cris d'animaux). Autre nouveauté, fortement médiatisée, la collection Octavius chez Gallimard : chaque double page se déplie pour dévoiler une image au format quadruplé révélant la réponse à une question posée ou la suite d'un récit en cours. Le procédé bénéficie du concours d'artistes authentiques comme Alex Sanders ou Georg Hallensleben. Des thèmes comme le Matin des couleurs ou le Loup et les trois petits cochons s'en trouvent ragaillardis. Mais c'est sans doute les histoires bâties tout exprès comme les Terribles Bourlougoulous qui feront la pérennité du concept.

Désormais repéré parmi les petits éditeurs innovants, Rue du Monde propose Un petit air de famille d'Alain Serres et Martin Jarrie : pour chaque enfant, l'arbre généalogique c'est un enchaînement de personnages selon un schéma apparemment invariant, mais ouvert en fait à toutes les singularités qui font les histoires de famille. Ils sont tous là, mais si peu conformes aux modèles convenus, par leurs morphologies marrantes, par leurs rencontres saugrenues, par leur langage inventif... Une fête de famille où chacun peut s'inviter et se raconter. Le cadeau pour les nouveaux nés du Val-de-Marne en 1999 (85 F).

Une histoire à quatre voix : plus que jamais stimulé par les transpositions simiesques, Anthony Browne va bien au-delà de l'exercice de style avec le récit à quatre voix d'une rencontre banale dans un parc londonien entre une mère des beaux quartiers flanquée de son fiston et de son labrador et un père chômeur, sa fille et son bâtard. Quatre registres de langage pour traduire cette vieillerie que certains osent encore appeler l'appartenance de classe... chez les chimpanzés il est vrai... (Kaléidoscope, 89 F)

Snowman de Jacques Duquennoy : et si la petite boule de verre qu'on renverse pour faire tomber la neige devenait objet magique par lequel un bonhomme de neige instituteur en quête d'aventures se transforme en auxiliaire terriblement efficace du Père Noël dans tous les continents... De grandes planches façon BD, avec des bulles réduites à quelques onomatopées, où on n'entre pas en coup de vent, et les superbes envolées de la fin se méritent (Albin Michel, 89 F). Chez le même éditeur, une grosse blague qui vaut par tout les pieds de nez (et vice-versa) que Merlin adresse aux conventions graphiques et à la bienséance guindée : l'Histoire de Monsieur Ours qui pue des pieds (il en devient enseigne triomphante d'un fromager et mari de souris branchée saucisson à l'ail). Et quel dessin ! (89 F).

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