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Jérôme Deschamps Par Xavier Delrieu |
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Entretien avec Jérôme Deschamps Voir aussi Un touche à tout du spectacle , Le type même du film indépendant |
| Jérôme Deschamps a tourné le film de Roger Kahane Je suis vivante et je vous aime. Pour son premier long métrage, il interprète le rôle d'un cheminot qui en 1944 découvre le message d'une femme sous les essieux d'un train de déportés. A l'adresse indiquée, il va rencontrer un petit garçon, qu'il recueille en attendant le retour de sa mère. C'est alors qu'il prendra conscience du monde qui l'entoure. |
| Lorsque l'on fait du théâtre avec une troupe depuis près de vingt ans, ne perçoit-on pas le cinéma comme émotionnellement fugitif ? |
| Jérôme Deschamps : Non, pas vraiment. Ce qui compte, c'est plutôt l'intensité de l'investissement. C'est de cela dont on se souvient, de la qualité des émotions. Mais elles sont très différentes au théâtre du fait du public. C'est une banalité de le dire, mais c'est réellement une émotion insensée. Dans le cinéma, il y a aussi quelque chose de très fort, c'est un autre artisanat, une autre façon de jouer. Et quand on pense au temps de préparation d'un film, deux ans parfois... C'est quelque chose que j'ai particulièrement ressenti lorsque je m'occupais de l'avance sur recette. Lorsqu'elle est refusée, cela signifie que le film ne se fera pas. Des efforts sont alors ruinés par une décision qui, je l'espère, n'était pas injuste. C'est un parcours du combattant. Le cinéma est une expérience fugitive pour moi parce que j'en ai fait peu : c'est la première fois que je joue un rôle de cette importance. Mais j'ai tourné ce film dans des conditions formidables parce que je n'ai pas besoin de ça pour vivre. Nous sommes très occupés. C'est un choix artistique. |
| Le personnage de Julien agit au fil des événements avec le coeur. Vos choix sont-ils toujours artistiques ou gérez-vous votre carrière ? |
| J.D. : Non, il n'y a aucun plan. Nous avons une chance extraordinaire : parfois nous montons des spectacles, nous avons des rendez-vous avec des milliers de personnes sans même savoir réellement ce que l'on va faire. On peut être candidat à la tête d'une institution. Mais justement, nous avons fait tout le parcours inverse. Et sur le plan du cinéma, le meilleur plan de carrière c'est de faire des films auxquels on a l'intuition que l'on peut apporter quelque chose. Le personnage de Julien n'était pas ficelé d'avance, ce n'est pas un militant de la première heure. Il se conduit bien mais parvient à la Résistance par des voies différentes. J'ai d'ailleurs l'impression que l'on nous a beaucoup simplifié la guerre : on y trouve des salauds et des gens formidables, un peu comme dans un western. Les Allemands sont toujours des imbéciles qui ne comprennent rien et dont on peut se moquer. Comme si nous avions été si brillants pendant la guerre ! On a voulu rattraper ça grâce au cinéma. Nous avons même une façon de s'en dédouaner en cherchant des boucs émissaires. Je pense à des gens comme Papon. Ce procès m'a mis très mal à l'aise parce qu'on sait bien qu'à l'heure où nous parlons, des gens habitent des appartements qu'ils ont occupés à la suite de dénonciations... |
| A aucun moment dans le film on ne sent un regard critique sur les cheminots qui font démarrer les trains pleins de déportés... |
| J.D. : D'une façon assez sensible et très authentique de la part de Roger Kahane, puisqu'il y a une part de sa propre histoire dans ce film, la question posée dans le film est de savoir comment on vit juste à côté de l'horreur, comment on vivait à côté de l'armée allemande. Il s'agissait de montrer qu'il pouvait y avoir des types bien qui n'ont pas fini la guerre couverts de décorations. On ne nous a jamais dit que la vie continuait pendant la guerre, que des gens continuait à s'embrasser et quelque fois à sourire. Je trouve que l'on sent beaucoup de choses dans ce film qui ne sont pas dites, comme la solidarité ou l'estime entre des personnes qui n'ont pas le même niveau d'engagement. Et les acteurs étaient reconnaissants aux autres acteurs, comme si être dans le film n'était pas un geste anodin. |
| C'est le genre de plaisir que vous avez déjà connu au théâtre ? |
| J. D. : La complicité est d'une autre nature. On a le temps de s'apprivoiser. Au cinéma, c'est plus immédiat. Il y a un environnement organisé pour vous donner le vertige et un degré de crédibilité exigé par la caméra. Toute la production cherche à vous débarrasser de l'autre vie et l'on passe douze heures par jour plongé dans l'histoire. Et au bout d'un moment on bascule. Cette histoire fait maintenant partie de ma vie. L'atterrissage est difficile. Mais au théâtre, lorsque vous fabriquez une petite construction avec une poignée de complices et que vous vous retrouvez dans une salle où 1000 personnes rient et vous applaudissent, une demi-heure après, quand vous vous retrouvez dans la rue, l'atterrissage est tout aussi difficile ! Mais ce n'est vraiment pas cher payé, cela veut dire que l'on a quand même décollé. |
| Travailler avec une troupe, c'est une façon d'approfondir les choses. Mettre en scène un opéra, jouer dans un film, c'est une manière de connaître d'autres sensations ? |
| J.D. : C'est vrai, c'est différent. Et être dirigé, c'est aussi un grand plaisir. Ne pas s'occuper de l'intendance est une chose très agréable... Mais tout cela, au fond, c'est de l'art dramatique. |
| Et dans une troupe, tout le monde a-t-il envie d'approfondir son travail de la même façon ? Est-il besoin de diriger ? |
| J.D. : Il faut un peu piloter, ouvrir des portes, tendre des perches. Il faut amener les gens à trouver leur chemin et à faire se lever les bonnes forces en eux, afin qu'ils puissent faire les choses de la manière qui leur est propre. Le public ne se trompe pas : il identifie immédiatement l'acteur qui a la paternité de sa façon d'être. On est vraiment un acteur lorsqu'on puise dans tous les secrets que renferme notre mémoire affective, afin de mettre au jour quelque chose de tout à fait personnel qui est transmissible. Une chose qui va passer du particulier à l'universel. C'est ici que se situe la magie. Vous faites quelque chose à votre façon et un public se reconnaît dedans. C'est incroyable. Je ne m'y habitue pas. Certaines personnes ont toujours un tas d'explications rationnelles. Mais elles ne suffisent pas pour expliquer l'importance de cet échange qui est à la hauteur du pari des spectateurs : accepter en sortant d'une salle de ne pas être la même personne qui y est entrée deux heures auparavant, de ne pas voir le monde tout à fait de la même façon. Parfois aussi, la déception est la mesure du pari. |
| Qu'est-ce qui vous a amené à faire du théâtre ? |
| J.D. : La conviction que la vie que l'on me proposait ne convenait pas. Je ressentais une nécessité de trouver un autre mode de relation, une autre forme échange. C'est une démarche très affective. En plus, j'ai eu la chance de côtoyer cela avec mon oncle, Hubert Deschamps, qui vient de mourir et qui était une magnifique personne. Je voyais bien que pour lui c'était une façon de survivre, de se débrouiller avec le monde. J'ai tout de suite senti que je ne m'étais pas trompé. Tout m'a plu. Ensuite pendant toute une époque, j'ai "bien fait mon métier" comme on dit. J'ai fait le conservatoire... J'avais tout pour être heureux parce que je participais à des aventures formidables. Sauf que je sentais qu'il y avait une chose que je ne faisais pas. Et quand j'ai monté un spectacle, après la Comédie-Française, tout à coup je me suis dit "ça y est". Je jouais parfois devant quatre personnes mais je savais que c'était pour cette émotion-là que je faisais du théâtre. Je suis passé auparavant par un tas de chemins où j'ai fait le professionnel du mieux que je pouvais, mais je ne pouvais pas prendre la parole. |
| Comment travaillez-vous aujourd'hui ? L'écriture fait-elle suite à une part d'improvisation ? |
| J.D. : C'est plus de l'invention que de l'improvisation. Je me méfie toujours de ce mot. Il me rappelle les cours d'art dramatique où l'on nous faisait jouer un poussin qui sort de son oeuf ou des choses comme ça. Cela ne menait à rien. C'est terrible de travailler dans le vide. Nous sommes une équipe de complices, donc nous savons à quelles forces nous avons affaire. Mais ce sont des forces vives, ce ne sont pas des gens inertes et passifs. Avec Macha Makeieff, nous leur tendons des perches et c'est à eux de réagir. On part quelquefois d'une idée simple puis nous répétons avec des acteurs. Ensuite nous trouvons des éléments de jeux dont nous avons la conviction qu'ils correspondent au rêve que l'on s'est raconté. Mais on ne cherche pas à illustrer ce rêve ; personne ne dit qu'il a eu une vision en dormant et que telle scène devait se faire sous la neige. Il faut inventer un spectacle, monter une machine de guerre, avec les moyens du bord, avec un projet poétique et bien sûr avec les personnes qui sont là. On fait alors une collecte de tous ces moments que l'on provoque. Et c'est assez facile d'identifier ceux qui feront partie du spectacle, ils s'imposent avec évidence. Après il reste à faire de la couture ou du montage pour écrire l'ensemble du spectacle. Il n'y a pas de place pour l'invention qui change le sens, quand une pièce est réussie, elle possède sa propre musicalité et un vrai rythme. Il existe même un moment où dans sa fabrication le spectacle impose sa propre loi. C'est un moment très curieux et très émouvant. Vous savez qu'il ne vous appartient plus. Il peut rejeter un moment que l'on trouve très beau. C'est très troublant. Comme une histoire d'amour. La phase d'écriture proprement dite se fait donc pendant la répétition. C'est pourquoi nous répétons toujours "pour de bon". Il n'y a pas ce cheminement psychologique où l'on cherche le personnage comme dans le théâtre traditionnel. Les éléments sont inventés ici et maintenant. |
| Qu'est-ce que la télévision vous a apporté ? |
| J.D. : Une nouvelle forme de rapport avec le public. Contrairement à ce que l'on pense, la télévision est aussi un média très chaleureux. Le théâtre ou le cinéma inspirent une certaine forme de distance. Il y a beaucoup de gens qui, n'ayant jusqu'alors jamais mis le pied dans un théâtre, viennent voir un de nos spectacles. Cette notoriété nous permet de faire aussi d'autres choses : Macha vient par exemple de sortir un livre sur les objets de son enfance. C'est son histoire et c'est aussi une autre façon de raconter les choses. |
| Sur Canal Plus, avec "Qui va m'aimer ?" vous avez plus de public en un soir qu'au théâtre en un an. N'est-ce pas dérangeant ? |
| J.D. : En un soir, nous avons même autant de téléspectateurs que nous avons eu de spectateurs au théâtre en vingt ans. Et il y a pourtant du monde pendant nos représentations ! Nous en avons eu deux fois plus que Mnouchkine en deux fois moins de temps. Nous devons être à plus de quatre millions de spectateurs au théâtre. C'est beaucoup. La télévision ? Ce n'est pas grave tant que l'on ne se met pas à faire et à dire n'importe quoi, tant que l'on ne recherche pas le succès à tout prix. En fait, nous sommes dans une bonne situation parce que nous ne sommes pas prisonniers. Lorsque nous avons arrêté la télévision pendant un an, tous les gens étaient persuadés que nous avions des histoires de fric avec Canal, ou qu'ils nous avaient mis à la porte ou bien même que la troupe s'était séparée... En fait, rien de tout cela. Nous recherchions simplement une autre idée. Il faut privilégier la liberté artistique. Si un spectacle ne nous amusait plus, on arrêterait de le jouer. C'est la même chose à la télévision. |
| Le monde du spectacle ne vous en veut pas ? |
| J.D. : Bien sûr que si ! Mais sans trop oser le dire. D'autant plus que pour eux la télévision est quelque chose de dégoûtant. Ils aimeraient bien l'idée que l'on ait perdu notre âme, que l'on n'ait plus rien à dire. On vous en veut toujours d'avoir du succès, surtout dans la presse. Quand Libération a lancé son hebdo (vite abandonné, NDLR) ils nous ont consacré leur deuxième numéro. Ils nous ont portés au nues et c'était sans doute excessif. Mais après nous n'étions plus rien. Les gens n'aiment pas le succès. Les journalistes ont d'une manière générale l'impression qu'ils créent le succès puis qu'il leur échappe d'un coup. Ils aimeraient pouvoir dire que tout à coup vous vous mettez à faire n'importe quoi et que vous êtes pris dans un système dont vous êtes victime. Je ne crois pas que ce soit le cas. |
| Quelle est votre actualité dans les mois à venir ? |
| J.D. : Nous faisons plusieurs choses. Tout d'abord nous continuons les tournages pour Canal Plus. Nous préparons aussi un nouveau spectacle, les Pensionnaires, qui sera créé le 18 mai à Rennes. Mais en fait nous allons tourner six spectacles différents en plus des Pensionnaires : les Brigands, d'Offenbach, les Précieuses ridicules, les Frères Zenith, le Défilé et C'est magnifique. |
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Un touche à tout du spectacle
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Après trois ans passés à la Comédie-Française, Jérôme Deschamps écrit et met en scène son premier spectacle en 1977. Trois ans plus tard, il fonde sa propre compagnie qu'il dirige aujourd'hui avec Macha Makeieff. Il rencontre le très grand public lorsqu'il réalise les Deschiens pour Canal Plus de 1993 à 1996. En plus des tournées avec la compagnie et du tournage de nouveaux épisodes de la série télévisée Qui va m'aimer ? sur Canal plus, il a tourné son premier long métrage avec Roger Kahane. |
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Le type même du film indépendant
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Je suis vivante et je vous aime, de Roger Kahane est coproduit par Forum Films à Paris, Treize Productions à Marseille, To do to day et RTBF à Bruxelles et ASP à Budapest, avec Canal Plus, Eurimages et le Centre national du cinéma (CNC). Il est distribué par Cinéma Public Films avec le soutien de l'Agence du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID). Il n'est sorti que dans quatre salles à Paris. Il est l'exemple type du film français indépendant qui pourrait fort bien disparaître si rien n'était fait pour le soutenir. Maintenant que les plus importantes maisons de production françaises ne se concentrent plus que sur deux ou trois films par an afin de concurrencer les Etats-Unis et que les salles de cinéma se doivent d'être rentables pour concurrencer les multiplexes, la promotion pour ces petites productions se transforme en peau de chagrin. Or sans un gros budget marketing, il est difficile de se faire connaître. Reste le support du CNC et des télévisions pour protéger ce qui reste une réelle identité cinématographique. |