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Rencontres philosophiques Par Jean-Paul Jouary |
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| Ce 10 décembre 1998, il a bien fallu mettre artificiellement un terme au débat, après vingt-cinq interventions des auditeurs, et vingt-cinq commentaires de la psychanalyste Elisabeth Roudinesco (auteur, entre autres, chez Fayard, d'un Dictionnaire de la psychanalyse de Jacques Lacan, et d'une Histoire de la psychanalyse en France en deux volumes, et réalisatrice d'une retentissante émission sur Freud, en deux parties, pour FR3 et Arte. |
| Elisabeth Roudinesco avait introduit cette soirée par un exposé qui donnait idée de son prochain livre. Elle remarquait d'emblée que la forme actuelle dominante de la souffrance psychique est la dépression. Or, ajoutait-elle, l'homme dépressif ne croyant plus aux thérapies, pour combler ce vide se tourne aussi bien vers les médicaments que vers l'astrologie. "Entre les neurones et les astres : quelle liberté ?" D'autant que, du côté de la liberté, les théories ont décliné, et que les prescriptions pharmacologiques offrant les mêmes gammes pour tous, la singularité est recherchée du côté des "médecines parallèles". Dès lors, germe l'idée d'une sorte de droit à ne plus manifester la moindre souffrance, et d'une possibilité d'éviter le conflit avec le monde en supprimant les symptômes des problèmes, et non les problèmes eux-mêmes... |
| Ces dépressions qui prolifèrent... |
| Face aux dépressions qui prolifèrent dans les sociétés démocratiques, le renoncement à explorer l'inconscient découle ainsi d'un véritable processus psychologique de normalisation. En même temps, l'échec qui s'ensuit quant aux tentatives de guérison du sujet livre celui-ci à ses pulsions, qui se retournent contre lui-même. "La dépression est une entité molle, un affaiblissement de la personnalité", corollaire de l'abandon de la lutte comme constitutive de la liberté dans les sociétés démocratiques modernes. |
| Le déclin de perspective révolutionnaire conduit à rechercher dans les "camisoles chimiques" le changement de comportement subjectif. L'"homme nouveau", lisse, évite ses passions. Les succès de la pharmacologie engendrent ainsi de nouvelles aliénations. La régression de la psychanalyse est liée à l'idée que toute rébellion deviendrait impossible, et la pharmacologie devient l'outil indispensable des sociétés démocratiques. |
| Seulement voilà, poursuit Elisabeth Roudinesco: l'action pharmacologique est limitée et qui croit que l'on peut tout guérir ainsi, croit que plus rien ne relève du sujet lui-même. On va ainsi chercher à agir de l'extérieur, dans le cortège d'exorcistes, ethnopsychologues, astrologues, etc. L'individu ne trouvera sa liberté ni dans le "tout organique", ni dans le "tout culturel". |
| ... et la dépression de la psychanalyse |
| Dans ce contexte, la psychanalyse est attaquée de toutes parts, sa place décline, d'autant que, de l'intérieur, elle se trouve aussi figée dans ses dogmes, n'ayant pas relevé les défis de la science et de la société (chômage, immigration, etc.). En se désintéressant du monde réel, elle s'est enfermée dans la fausse alternative : soit un compromis avec les neurosciences, soit leur rejet sectaire. Ainsi, la psychanalyse aussi est déprimée, et éclate en petits groupes... |
| Paradoxalement, au moment même où la langue freudienne est passée dans la vie quotidienne (désir, fantasme, etc.), on voit se développer dans la presse un fanatisme de la science vulgaire contre la psychanalyse. Elisabeth Roudinesco cite des "unes" : "la science contre Freud", "le cerveau contre Freud", " Comment en finir avec la psychanalyse ?"... Parfois même, le titre seul est hostile, et le dossier sérieux. Traitée comme problème d'opinion, et non comme affaire de psychanalystes, la psychanalyse et ainsi fragilisée. |
| A quoi il faut ajouter un double changement. Changement chez les patients : sous la pression des problèmes sociaux, ils refusent la régularité des séances, s'arrêtent, reviennent, et tendent à utiliser la psychanalyse comme un médicament. Changement chez les psychanalystes aussi : pratiquant souvent un autre métier pour vivre, ayant peu de clientèle privée, travaillant en institution où ils côtoient d'autres techniques, leur niveau théorique s'est souvent abaissé. En même temps, ils sont plus ouverts aux diverses formes de souffrance psychique, au contact des toxicomanes, délinquants, etc. Et Elisabeth Roudinesco d'appeler aux renouvellements nécessaires. |
| Impossible de résumer la discussion qui devait suivre cette introduction. Qu'est-ce qu'être "freudien" aujourd'hui ? Quels rapports entre thérapie et anthropologie freudiennes ? Qu'est-ce qu'un transfert ? La pharmacologie est-elle exclusive de la psychanalyse ? Non, répond la psychanalyste, mais ce qui est en cause c'est l'excès pharmacologique et le fait qu'on oppose le médicament à la psychanalyse. Bien que, en fait, ces excès commencent à faire ressentir l'urgence d'une critique chez ceux qui les ont pratiqués. |
| Autres questions : sur les pratiques d'adaptation et de normalisation aux Etats-Unis, sur le coût et la gratuité des cures, sur la possibilité de "progrès" en psychanalyse, sur les souffrances psychiques, sur les pratiques hospitalières aliénantes, sur la recherche de sens, sur la nécessité de l'agressivité manifeste, sur la sexualité, le Viagra, l'affaire Clinton.... Elisabeth Roudinesco remarque que la psychanalyse, attaquée hier au nom du silence sur la sexualité, l'est aujourd'hui au nom de "la science"... |
| Et d'autres questions encore : sur l'efficacité de la cure, sur la causalité, sur les thérapies dépourvues de fondements théoriques, sur Mesmer à la fin du XVIIIe siècle, sur les psychanalyses d'enfants, sur les "pertes de repères", sur la portée de la parole, etc. |
| Il a fallu arbitrairement mettre fin au débat, qui aurait pu durer loin dans la nuit... Peut-on imaginer une libération humaine, un épanouissement des personnalités individuelles, donc un changement social en profondeur, si l'on ne considère pas comme une tâche politique au sens le plus noble l'appropriation par les citoyens de ce genre de problématiques ? Chacun considéra ces quelques heures comme une magnifique soirée, qu'il ne fallait pas rater. |
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