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Prigogine ou la redécouverte du temps Par Jean-Paul Jouary |
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Voir aussi Trois entretiens |
| Après plusieurs entretiens avec Ilya Prigogine et de nombreuses années de réflexion, le philosophe Arnaud Spire vient de publier, aux éditions Desclée de Brouwer, la Pensée-Prigogine, essai en huit chapitres, suivis de trois entretiens avec Gilles Cohen-Tannoudji, Daniel Bensaïd et Edgar Morin. Ce livre pourrait faire figure d'événement intellectuel. Arnaud Spire en débattra avec le public lors de la rencontre philosophique du jeudi 25 mars, à l'espaceregards. |
| Ilya Prigogine a reçu en 1977 le Prix Nobel de chimie, année où il publie le livre la Nouvelle Alliance qui le fera connaître du public français lors de sa traduction en 1979, cosigné avec Isabelle Stengers avec qui il écrira en 1988 Entre le temps et l'éternité. Les lois du chaos (1994) puis la Fin des certitudes (1996), continueront de jalonner une oeuvre indissociablement scientifique et philosophique, à l'instar des oeuvres propres à bouleverser l'ensemble de notre regard sur le monde. On pense à Galilée et Newton, à Darwin et Einstein, ou, dans leurs domaines spécifiques, Marx et Freud. Dès lors, comme ce fut le cas de ces illustres novateurs, comme pour les grands artistes ou les révolutionnaires de toute époque, il est naturel que des barrages et résistances s'y opposent : puisque c'est toute une conception de la science qui se voit remise en question, bien des voix y décèlent la fin de toute science. Ce genre de conflit est en même temps nécessaire pour éprouver jusqu'au bout la pertinence des démarches nouvelles. Encore faut-il cerner cette nouveauté et en mesurer la portée réelle. C'est le mérite du livre d'Arnaud Spire d'y contribuer pour la première fois à ce niveau, sans jamais l'asséner comme une vérité révélée, avec le souci d'interpeller un public plus large que les seuls spécialistes. |
| Le temps irréversible, créateur, constructeur, porteur de possibles, donc d'aléatoire, de hasard... |
| Cet ouvrage sera d'autant plus utile en France, qu'on y a accueilli avec plus de négligence qu'ailleurs les travaux de Prigogine. Arnaud Spire note par exemple que l'Encyclopédie des sciences qu'a récemment coordonnée Dominique Lecourt, malgré ses grandes qualités, ne mentionne même pas son nom dans ses 10 000 articles ! On ne compte plus les académies des sciences qui, des Etats-Unis à la Russie et du Japon à l'Inde, ont pourtant élu en leur sein Ilya Prigogine. Le livre d'Arnaud Spire permet à la fois de s'en étonner et d'en comprendre les raisons. Au coeur de la Pensée-Prigogine, il y a l'étonnant constat que, malgré les bouleversements qu'ont apportés au XIXe siècle les lois de transformation de l'énergie, la théorie cellulaire et l'évolutionnisme darwinien, c'est bien une conception mécaniste qui continue de dominer les sciences et d'en inspirer les principes (déterminisme, réversibilité, etc.). L'oeuvre entière de Prigogine est un formidable effort pour tirer toutes les conséquences théoriques de l'exploration des processus irréversibles et aléatoires, tant à l'échelle de l'univers qu'à celle des particules, et aussi bien en physique qu'en biologie. Il en résulte ce qu'Arnaud Spire qualifie de "conception totalement neuve de la loi scientifique" (p.79), propre à déconstruire l'opposition plusieurs fois séculaire posée entre une nature déterminée et une humanité pourvue d'une "liberté" dès lors cherchée hors de la matière. |
| C'est à ce niveau qu'il convient d'évaluer les propositions de Prigogine : la possibilité d'un dépassement d'une conception du temps diversement développée depuis l'Antiquité grecque. On pense au génial Aristote, pour qui le temps est introduit par notre regard sur les choses, regard sans lequel il n'y a pas de perspective de l'avant et de l'après. On pense au temps idéal de Platon, assimilable à l'éternité immobile. On pense à Galilée, qui ne conçut ses lois du mouvement qu'en niant la temporalité réelle au profit d'une structure mathématique du monde, éternellement inscrite par Dieu au coeur de la matière. On pense à Newton, pour qui passé et futur ne pouvaient différer, le monde étant d'essence divine donc hors du temps. Mais on pense aussi à Einstein, pour qui, en tant que physicien, écrivait-il, "la distinction entre passé, présent et avenir est une illusion, si tenace soit-elle" (cf.p. 38-39), et qui bâtit toute sa physique sur cette conception du temps, en référence à Spinoza, avant de finir par douter de ce principe dans une lettre à Kurt Gödel : "Il semble bien qu'il y ait plus d'irréversibilité dans la nature que je ne l'avais soupçonné" (p. 41). |
| Comprenons bien : il y a bien des lois déterministes et réversibles, celles de la mécanique. Mais elles ne constituent plus qu'un cas particulier d'une nature plus diverse qu'on ne le pensait. Hors de ces lois particulières, et qui recouvrent des phénomènes simples et simplifiés, nous avons affaire à des phénomènes dont de telles lois ne peuvent absolument pas rendre compte. Ces phénomènes s'avèrent irréversibles, le temps s'y affirme comme une "flèche", orientée. Si ce qui arrive peut découler de ce qui précède, ce qui précède ne contenait ce qui arrive que comme un possible parmi d'autres, un possible non déterminé mécaniquement, donc porteur de nouveauté. Loin de l'équilibre, la matière manifeste ainsi des potentialités de construction qu'on n'observe pas dans les situations d'équilibre. Le non-équilibre est ainsi à la fois destructeur et créateur. Il y a donc une histoire dans le monde (p. 15), ce que nie toute conception déterministe de la nature : si tout est déterminé, les effets sont dans les causes, à l'infini, et le temps ne fait donc que déployer dans l'espace un univers écrit de toute éternité. A l'inverse, si le temps est créateur, constructeur, irréversible, et s'il est porteur de possibles, il y a de l'aléatoire, du hasard, lesquels ne sont pas une ignorance des causes réelles, mais un aléatoire essentiel. |
| Il faudrait alors renoncer à tout idéal de certitude scientifique, pour des raisons scientifiques. Sortir de la raison, "mais avec la raison", comme aimait à le dire le philosophe Gilles Deleuze. Renoncer à la "cohérence" pour la "chaos-errance", selon le mot du même philosophe, qu'Arnaud Spire emprunte pour titrer son chapitre V. Tout l'itinéraire d'Ilya Prigogine conduit, non pas à achever la science ou la rationalité, mais à les repenser scientifiquement et rationnellement pour dépasser des principes et des représentations de toute manière de fait dépassés par le mouvement des connaissances, par-delà les présupposés métaphysiques et religieux qui ont jadis permis la fondation et la formidable fécondité théorique et pratique de la science classique. |
| Arnaud Spire repère donc les résistances diverses que suscite cette nouvelle perspective. Celles de Michel Paty, celles de Murray Gell-Mann, celles de Francis Perrin ("vous êtes un traître à la science, une sorte de déserteur" !), celles de René Thom, etc. Sans oublier l'Américain Paul Davies, dont la démarche physique, en référence à Pythagore, nie le temps pour trouver Dieu aux quatre coins de l'univers. Sans oublier Alan Sokal et Jean Bricmont, qui d'outre-Atlantique incendient Ilya Prigogine et Isabelle Stengers dans le même foyer que Gilles Deleuze et Félix Guattari (p. 113-114). |
| La "chaos-errance", renoncer à tout idéal de certitude scientifique pour des raisons scientifiques |
| En même temps, l'ouvrage donne idée de la fécondité d'ores et déjà attestée de l'oeuvre de Prigogine. Cinquante années de travail sur le macroscopique et le microscopique ont donné force à l'idée que "le non-équilibre est encore de l'équilibre, et donc que le temps a un rôle créateur dans la nature"(p. 57), et que, par voie de conséquence, l'idéal classique d'un monde stable, de certitudes, permanent, avait suscité l'invention d'outils théoriques désormais inadéquats. "S'il n'y avait pas irréversibilité, il n'y aurait pas de structures complexes, pas de vie, pas de livres" (p. 59). Cette redécouverte du non-équilibre et du temps, en modifiant le statut des lois de la nature, change aussi les modes de prévision, et dépasse l'opposition séculaire entre déterminisme scientifique et liberté humaine (p. 69). Ces idées s'incarnent déjà dans d'autres oeuvres considérables, comme celle du biologiste américain Stephen Jay-Gould, ou le biologiste français Henri Atlan (cf. p. 93 et sv.), et de physiciens de l'importance de Gilles Cohen-Tannoudji. C'est de toute évidence un formidable chantier théorique et pratique que les travaux de Prigogine ont contribué à ouvrir. |
| C'est l'immense mérite du livre d'Arnaud Spire que de nous permettre d'évaluer les enjeux de ce chantier. Ce livre a été écrit pour "aider le plus grand nombre possible de lecteurs à ne pas passer à côté du questionnement philosophique que contient ce que j'appelle la pensée-Prigogine" (p. 27). Aidé par un lexique et une bibliographie, le lecteur pourra en effet aborder une foule de questions aux enjeux incalculables : le temps est-il réversible ? La nature a-t-elle une histoire ? Qu'y a-t-il de constant dans l'univers ? En quoi la relativité d'Einstein n'est-elle qu'une étape sur le chemin de la connaissance ? Le chaos peut-il être à l'origine de l'ordre ? Vivons-nous une période où l'aléatoire prend le pas sur les certitudes ? Le futur est-il prévisible ? Que devient pour l'esprit scientifique l'exigence de cohérence ? Existe-t-il des contradictions dépassables ? (p. 181). Avec plusieurs développements novateurs sur la façon qu'a pu avoir Marx d'être confronté à ce type de questions. |
| Le livre d'Arnaud Spire est apparu assez important pour que France-Culture ait annoncé sa parution, dès le 8 décembre dernier, par une émission de Staccato de deux heures en direct de l'appartement d'Ilya Prigogine, à Bruxelles. Après un dialogue de Daniel Bensaïd avec Bernard Vasseur, le savant eut ainsi l'occasion de revenir sur les axes essentiels de ses travaux avec, à propos du livre d'Arnaud Spire, une formule qui résume tout : "C'est évidemment un livre qui me flatte, mais qui exprime bien mes idées philosophiques." Nous aurons bientôt l'occasion d'en débattre avec son auteur, à l'Espace Regards. |
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Trois entretiens Par Jean-Paul Jouary
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L'une des originalités de ce
livre tient à la décision d'y inclure trois points de vue sur les travaux de Prigogine, points de vue qui,
à la fois, contribuent à en éclairer
la teneur et la portée, et à en exclure toute vision sacralisée : ces travaux inspirent des réflexions fort diverses, qui en
traduisent la fécondité et donnent idée de l'ampleur des champs théoriques concernés.
Gilles Cohen-Tannoudji, physicien théoricien qui occupe d'éminentes responsabilités au CEA et a publié plusieurs ouvrages marquants
(la Matière-espace-temps,
avec Michel Spiro, l'Horizon des particules avec Jean-Pierre Baton, les Constantes universelles,
et un chapitre de Sciences et
dialectiques de la nature, ouvrage collectif coordonné par Lucien Sève), remarque que, dès 1976, Alfred Kastler soulignait déjà la portée des travaux de Prigogine,
et affirme sa tendance à être
d'accord avec lui, notamment sur le rôle constructif du hasard. Après avoir replacé les questions posées dans leur contexte scientifique, Gilles Cohen-Tannoudji explicite les nuances qu'il apporterait en
ce qui concerne la mécanique quantique, pour reconnaître enfin le "rôle essentiel" de Prigogine.
Le philosophe Daniel Bensaïd, auteur notamment de Marx l'intempestif et du Pari mélancolique, replace la "pensée-Prigogine" dans le contexte d'une crise de la causalité mécanique dès le siècle dernier, et place dans ce cadre les efforts de Marx pour s'en extraire, avec le concept de "loi tendancielle" dans le Capital, efforts très partiellement couronnés de succès, faute d'outils théoriques –
et notamment mathématiques – adéquats. Daniel Bensaïd,
en harmonie avec Prigogine, reconnaît une part d'incertitude qui n'a rien à voir avec l'ignorance de données, et attribue bien des résistances à ses travaux comme à ceux d'Isabelle Stengers, à "une sorte de gangue dogmatique ou de corpus positiviste – particulièrement pesante et constitutive de l'histoire universitaire et académique en France".
Le philosophe et sociologue Edgar Morin, enfin, articule l'influence que Prigogine a eue sur son oeuvre, avec celles de Von Neumann, de Von Foerster, et de Henri Atlan. Tout en remarquant qu'il ne s'occupe pas des mêmes objets que Prigogine, mais avant tout des structures mentales, Edgar Morin souligne que la "pensée complexe" qu'il revendique de livre en livre "s'inscrit dans la filiation prigoginienne où le chercheur navigue sur un océan d'incertitudes à travers des îlots et des archipels de certitudes".
Ces trois entretiens éclairent encore une pensée-Prigogine
que le savant a exposée
en septembre 1998 à l'Unesco, dans une passionnante
conférence qu'Arnaud Spire a choisi de publier intégralement en annexe à son ouvrage. |