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Déprimisme Par Suzanne Bernard |
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Entretien avec Jean-Marie Rouart* et Jean-Claude Lebrun** |
| Le roman français est-il en pleine mutation ? Il semble. En tout cas des écrivains apparus dans les quatre à cinq dernières années le bouculent, le sortent de sa quiétude. Des ruptures sont visibles. Dans les thèmes traités. Dans les modèles d'écriture. Dans les références. Volontiers sans illusions sur le monde. Un mot a été forgé à leur sujet : le "déprimisme" (1), en débat ici. |
| Jean-Marie Rouart “ Ce qui caractérise le "déprimisme" d'aujourd'hui, c'est qu'il y a une rupture. Une rupture bien plus grande que celle effectuée par le surréalisme ” |
| Jean-Claude Lebrun “ ... pour la première fois, la réponse à une question sociale, politique, de civilisation, n'est pas une réponse d'abord esthétique ” |
| Jean-Marie Rouart : Le "déprimisme" est une forme de désespérance. Mais alors qu'il y avait dans le Romantisme un idéal, un rêve, là il n'y en a plus. La réalité a détruit l'idéal. Les romans déprimistes dessinent en creux tout ce qui manque à la société d'aujourd'hui. Ils font un portrait désespéré des injustices, de la nouvelle injustice sociale, de la nouvelle pauvreté. |
| Jean-Claude Lebrun : La nouveauté, c'est que, devant une situation de crise sociale et politique, alors qu'auparavant la réponse était de type littéraire, ce n'est pas le cas aujourd'hui. La réponse ne s'effectue pas par rapport à des modèles littéraires classiques, car il n'y a pas refus d'une esthétique et de proposition d'un autre art. Nous nous trouvons devant une littérature terne, au souffle court... Oui, c'est une littérature de la désespérance et de l'angoisse, mais dans laquelle l'aspect littéraire n'est plus assumé. |
| Jean-Marie Rouart : La littérature dessinait l'avenir des aspirations d'une société. Balzac est parti d'une réalité sociale mais il a dessiné la société future. Rousseau a complètement modifié non seulement la sensibilité mais la société future. Et aussi Hugo, Kafka, Malraux... Curieusement, les écrivains ont pressenti une société en train de naître mais leur réponse utilisait l'art du passé. Même lorsqu'elle était révolutionnaire, c'était une réponse artistique, qui avait des concordances avec un héritage. Ce qui caractérise le déprimisme d'aujourd'hui, c'est qu'il y a une rupture. Une rupture bien plus grande que celle effectuée par le Surréalisme. |
| Jean-Claude Lebrun : Je partage votre point de vue sur le manque de profondeur et le refus de l'enracinement par rapport à un passé, à ceci près que les "déprimistes" ne constituent pas un groupe majeur dans le champ littéraire français... Avec eux, il y a une rupture par rapport à ce qui s'est produit dans le milieu des années 80, alors qu'une génération réinvestissait le récit, renouait le fil avec la littérature du XVIIIe et XIXe, en s'écartant des prescriptions d'écriture formulées par le Nouveau Roman ou par Tel Quel. L'oeuvre se concevait alors comme le produit d'une histoire littéraire, même si elle affichait ses différences. Des écrivains, d'Echenoz à Bergounioux, François Bon et Pierre Michon, jusqu'à Jean Rouaud, Bernard Chambaz et Richard Millet, relèvent de cette tendance. Ils continuent de fonctionner selon le modèle "classique", ce qui ne veut pas dire que leurs oeuvres relèvent d'un quelconque classicisme. Avec les "déprimistes", on semble entrer dans l'ère du reportage, du recours à des discours extra-littéraires (en particulier chez Houellebecq). C'est une ère, disons, d'austérité langagière, de refus, même, de l'art, avec des cas limites, comme Virginie Despentes. Il y a une dénégation assumée et proclamée de l'art. Quelque chose se passe là, qui fait s'interroger sur la "littérarité" des oeuvres. |
| Jean-Marie Rouart : L'accueil fait à ces livres me paraît plus intéressant par ce qu'il révèle que ces livres eux-mêmes. Notre société traverse une très grande crise. Nous sommes non seulement au bord d'un nouveau millénaire mais d'une nouvelle civilisation qui crée un certain nombre d'angoisses dans un monde peu réjouissant. Il est très rare de trouver une époque où l'on ait autant évolué sur le plan scientifique, le plan de la connaissance, et où les raisons d'espérer sont aussi faibles. Cette société mercantile, cet hyper-libéralisme, ce mondialisme, cet accroissement de la paupérisation, donnent raison peut-être, après l'effondrement du communisme, à Marx. Le monde de l'argent est devenu un monde en soi, le monde des pauvres est exploité par l'argent. A l'époque de Marx, il restait quand même un frein à l'expansion du capitalisme. Il y avait le frein humain, malgré la lutte des classes, il pouvait se constituer des rapports presque "sentimentaux" au sein de l'entreprise. Et puis il y avait les valeurs chrétiennes – que nous soyons chrétiens ou non – qui ont façonné la civilisation occidentale, notamment en France. Ce christianisme possédait des valeurs non seulement morales mais artistiques. La musique est née de la musique religieuse. L'art pictural est une laïcisation de l'art des églises. La littérature est une laïcisation des grands thèmes de ce grand roman qu'est la Bible... au moment où le christianisme bat de l'aile apparaît une société terriblement inhumaine. On peut comprendre, chez le romancier, l'arrêt du rêve devant cette société dénuée d'espoir. |
| Jean-Claude Lebrun : Le constat que vous faites sur la nature des rapports humains au XIXe siècle entre patronat et salariat, Marx l'a fait par rapport à l'époque précédente, dans le Manifeste. Et, en effet, l'utopie d'une société meilleure est une utopie chrétienne, retravaillée par les marxistes... Ce sur quoi, je crois, il faut insister, c'est que pour la première fois la réponse à une question sociale, politique, de civilisation, n'est pas, en littérature, une réponse d'abord esthétique ; pour Michel Houellebecq, Virginie Despentes, mais aussi pour Philippe Delerm, Eric Holder, Marie Desplechin, peut-être même Didier Daeninckx, on a l'impression que l'espoir s'est refermé, au sens où, chez plusieurs de ces écrivains, la littérature, pour la première fois, n'est plus capable de proposer grâce à sa polysémie de nouveaux possibles, pour l'être humain comme pour la société. On se trouve finalement devant une sorte de néo-positivisme, on prend les choses telles qu'elles sont, on n'imagine pas de pouvoir les dépasser. L'imaginaire est bloqué, les utopies sont bloquées, les interrogations sur l'intériorité humaine, aussi. Il y a une position presque cynique par rapport au réel. On le prend et on organise son spectacle, un spectacle morne, terne, déprimant. |
| Jean-Marie Rouart : Il n'y a même plus de spectacle ! Ces écrivains ne font qu'un constat, non pas d'une société, mais d'un petit bout de notre société, celui qui se trouve au coin de leur rue, et d'un petit bout d'eux-mêmes, le moins intéressant. C'est le quotidien de la cuisine mal desservie, de la salle de bains pas très propre, de la banlieue sinistre. Ils n'expriment pas un projet de révolte, en disant : "Il faut changer la vie, la société", non, on a l'impression d'une clochardisation de l'écriture. Comme si cette petite peinture mesquine d'un univers médiocre suffisait, et que la narration journalistique, au sens le plus limité et terne, pouvait faire de la littérature... Il me semble que les deux choses qui manquent le plus, ce sont les deux fonctions éternelles de la littérature : stimuler l'ambition et stimuler le rêve, l'ambition chez les grands romanciers étant d'ailleurs un rêve, le rêve d'être aimé, de conquérir, et finalement le rêve social devenu le rêve d'exister... Tous les romans, de Chrétien de Troyes à Malraux, en passant par Aragon, et par des écrivains qui ont été, comme Paul Morand, des réactionnaires, ou des libertaires comme Barbusse, Vallès, ont donné un espoir à leurs lecteurs. Même Zola ! Il y a l'espoir de quelque chose d'humain et l'espoir d'une transcendance. Aujourd'hui, les gens sont face à un mur... Peut-on encore parler de littérature ? Les livres de Virginie Despentes sont-ils de la littérature ? Faut-il les voir comme des témoignages, des documents, vous savez, ces récits de vie, par exemple d'une prostituée, ou de la gouvernante de Proust ? Maintenant le document pose à l'oeuvre littéraire. On pourrait faire un lien, aussi, avec l'art brut et le minimalisme en peinture. |
| Jean-Claude Lebrun : Il faut quand même faire des différences entre les écrivains du "déprimisme", malgré de forts dénominateurs communs. Philippe Delerm, Eric Holder pratiquent une écriture de type quiétiste, avec la mise en avant des petits plaisirs de la vie domestique, la glorification des petites joies. Cela a peu de rapport avec l'écriture brute de Virginie Despentes qui, elle-même, assume son refus de la culture. Marie Desplechin fonctionne plutôt sur les bons sentiments, on assiste à une espèce de rédemption d'un personnage de femme, à partir du modèle qu'elle voit en action à côté d'elle. Houellebecq représente un cas à part, avec une ambition bien plus considérable. Il part d'un constat : espoir fermé, héritage culturel impraticable, mais il est aussi le seul à posséder des références... Il donne l'impression que le roman n'est plus capable, en tant que discours global, de rendre compte du monde, et qu'il faut convoquer d'autres discours, d'où de fortes injections des discours de la sociologie, de la sexualité, de la génétique, de la science en général, de la philosophie. Ses personnages sont des personnages de papier vidés de substance humaine, ils sont des porteurs d'idées, des traducteurs d'une idéologie avec ses contradictions. Il y a un discours de la sexualité omniprésent, mais en même temps un refus extraordinaire de l'intériorité. Tout ce que vous dites sur l'héritage notamment chrétien et sur l'intériorité qui fait la richesse du roman est balayé... Houellebecq nous propose une littérature qui fonctionne, bien que je n'aime pas le mot, comme un "reflet" de l'état du monde d'aujourd'hui, alors que le littéraire avait plutôt tendance à fonctionner en écho, par des stratégies qui laissaient ouverts les champs de lecture. |
| Jean-Marie Rouart : Il y a un double aspect : reflet du monde d'aujourd'hui, et ce qui est plus grave, reflet des nouveaux lecteurs. Il faudrait faire une analyse sociologique de ces nouveaux lecteurs. Avec tous ses inconvénients, ses injustices, ses élites, la société d'hier avait quand même un avantage, elle diffusait des valeurs artistiques qui 0élevaient le niveau de tous les lecteurs, ceux de la bourgeoisie et aussi ceux du prolétariat. Ces derniers étaient capables de lire les livres d'Aragon, de Malraux, de Mauriac, de Montherlant... Dans les bibliothèque populaires, il y avait une appréciation d'un très haut niveau. |
| Jean-Claude Lebrun : Je partage tout à fait votre point de vue. |
| Jean-Marie Rouart : Je suis surpris de voir une nouvelle génération de lecteurs se reconnaître en ces écrivains. C'est une accusation de l'école, de la télévision, du milieu dans lequel nous vivons qui ont appauvri de nouvelles catégories sociales déracinées, sans bagage culturel. Depuis trente ans, François Nourissier fait le même constat que Houellebecq, vie sinistre, analyse impitoyable de la société, cassure de l'élan romanesque, avec cette différence qu'il y a chez Nourissier un très grand art et une vaste culture. Est-il venu trop tôt ? Etrangement, on voit de nouveaux lecteurs se reconnaître dans du Nourissier sans art, sans culture, comme si tout système de référence les mettait mal à l'aise... |
| Jean-Claude Lebrun : La différence entre Nourissier et Houellebecq, c'est qu'il manque au second la transfiguration qui est le propre de l'écriture. L'écriture de Houellebecq devient un produit de l'instant, et sa phrase présente le caractère éphémère et interchangeable d'une image télévisée. Et puis les personnages de Nourissier ont pour eux la capacité de dépasser leur propre situation pour s'élever à des types humains très précis. Ceux de Houellebecq ne parlent que pour eux et comme amplificateurs de quelques idées sur l'art de notre monde... Cela me fait penser à ce qui se passait dans les pays de l'Est des années 70, où la littérature jouait le rôle du journal et du débat public alors que le discours politique était bloqué. C'est un constat d'inefficacité du discours politique aux situations présentes. |
| Jean-Marie Rouart : C'est très juste. Dans toutes les époques, il y a eu des oppositions, des batailles. toutes les hérésies chrétiennes, toutes les idéologies, même les pires, ont fait bouger les choses. Aujourd'hui, on ne sait plus pourquoi les gens seraient capables de mourir. Il y a à peine cinquante ans, des résistants sont morts pour un idéal, contre le fascisme. On ne voit pas une seule idée, maintenant, qui pourrait justifier qu'on se sacrifie pour elle... Le philosophe Marcel Gaucher a dit que le protestantisme était "une religion de sortie de la religion". La littérature "déprimiste" est une littérature de sortie de la littérature. Ces livres, même ceux d'une certaine qualité, sont des kleenex. On les lit, on les jette, ils n'incitent pas à se diriger vers d'autres livres... Les gens qu'on va abuser par une fausse idée de la littérature vont peu à peu se demander à quoi cela sert de lire ? Qu'est-ce qu'un livre qu'on ne peut pas offrir à quelqu'un pour montrer ce qu'on est, une part de ses rêves, de ses affinités, de ses valeurs ? |
| Jean-Claude Lebrun : Avec le débat instauré autour du livre de Houellebecq qui est plutôt un habillage d'idées, on est peut-être en train d'effacer les acquis de plusieurs dizaines d'années de réflexion sur la littérature, comme entité autonome. La voie risque de devenir de plus en plus étroite pour le littéraire. |
| Jean-Marie Rouart : Il y a aussi le problème des "relais", le monde de la télévision, de la publicité à outrance d'une littérature qui ne s'intéresse qu'aux tirages, à la rentabilité. Houellebecq, c'est l'expression de l'absence d'horizon et du mercantilisme contemporain, mais tous les agents de ce monde contemporain lui font fête. il est devenu la coqueluche de la médiatisation ! |
| Jean-Claude Lebrun : Il représente parfaitement l'environnement qui est le nôtre. Parallèlement, on perçoit de plus en plus fort l'affirmation, je dirais, arrogante, que la culture "cultivée" n'est plus nécessaire. Ce n'est pas un hasard si nous entendons parler à nouveau de culture bourgeoise et d'une culture "autre", populaire ou de banlieue. Cela signifie – là je parle en tant que marxiste – l'abandon de tous les acquis qui furent nôtres, entre autres, le fait de refuser la différence entre culture bourgeoise et culture populaire, notre revendication étant celle, pour tous, de la grande culture émancipatrice, et non le confinement dans une sous-culture de quartier qui serait l'horizon indépassable... On revient en arrière quand on distingue une culture à deux vitesses. Les livres déprimistes apparaissent comme le produit de ce retrait sur un petit monde, la cité, la communauté, la tribu... Il n'est plus nécessaire de s'approprier la culture du passé, la sous-culture suffit amplement pour se dépatouiller dans le monde d'aujourd'hui... Ceci va à l'inverse de la littérature qui, elle, tend vers l'universel. Houellebecq, même si c'est de façon sophistiquée, s'inscrit dans ce rétrécissement. |
| Jean-Marie Rouart : On remarque aussi que la littérature française et de moins en moins traduite. Je pense qu'il est dommage que nous n'ayons aujourd'hui à offrir à l'étranger que cette littérature déprimiste, pauvre, exsangue, sans tempérament... Un pays qui a donné Malraux, Mauriac, Montherlant... tant d'oeuvres qui faisaient s'épanouir les valeurs de l'esprit, quel recul ! |
| Jean-Claude Lebrun : Et l'on peut penser qu'il ne s'agit pas d'un phénomène passager. Ce "déprimisme" semble plutôt marquer le début d'un mouvement. Il y a une évolution du monde qui va être accompagnée par une partie de la littérature. De ce mouvement, qui aura ses contradictions, peuvent naître de nouvelles choses. La rupture avec un modèle d'écriture n'est pas synonyme de la fin de toute écriture. Ce type de roman peut engendrer un roman complètement différent. |
| Jean-Marie Rouart : Je ne connais pas l'avenir du "déprimisme", nous avons évoqué les questions qu'il pose. Ce qui est sûr, c'est qu'il permet une sorte d'autopsie, d'analyse des conditions dans lesquelles la littérature est jugée aujourd'hui. |
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* Jean-Marie Rouart, est responsable du Figaro Littéraire, membre de l'Académie française et romancier. Dernier ouvrage : Bernis, le cardinal des plaisirs, Gallimard, 1998. ** Jean-Claude Lebrun est chroniqueur littéraire à l'Humanité et auteur de divers essais. Dernier titre paru : Jean Rouaud, éditions du Rocher, 1997. 1. Ce mot a été employé pour la première fois par Jean-Marie Rouart, dans le Figaro Littéraire du 15 octobre 1998. |