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Pauvreté Par Christophe Auxerre |
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Entretien avec Julien Lauprêtre* Voir aussi Emmaus, un habitat pour les plus démunis |
| Le Secours populaire français né il y a plus de cinquante ans, a une longue expérience de lutte contre la misère. Qu'est-ce qui change aujourd'hui ? |
| Avec l'hiver est revenue la longue litanie des souffrances des exclus. Quelle est la réalité de la misère que vous côtoyez au Secours populaire français (SPF) ? |
| Julien Lauprêtre : Il est vrai qu'en France, il faut attendre que la température soit au dessous de zéro pour que l'on prenne des mesures. Le sans domicile fixe l'est toute l'année. Cela dit, ce grave problème des SDF constitue un peu l'arbre qui cache la forêt. Le nombre d'exclus n'a pas diminué, leur situation s'est dégradée et la part prise par les jeunes de moins de 25 ans est en augmentation. Etre jeune et dépendre à ce point des autres, c'est terrible. C'est un changement majeur du visage de la pauvreté. Ensuite, les besoins qu'expriment tous les exclus ont eux aussi changé. Ce n'est plus seulement de l'ordre du vestimentaire et de l'alimentaire. On voit des enfants ne pas suivre en classe parce que les parents ne peuvent pas payer des lunettes ! |
| Comment peut-on en être à un tel degré d'urgence ? |
| J.L. : Il y a des choses inconcevables. On fait le tour de la terre en quelques heures et la misère est à nos portes. Le vote de la loi contre l'exclusion sociale est une source d'espoir. Pour la première fois, l'Etat reconnaît ses responsabilités. Mais, sur le terrain, les premiers résultats se font attendre, malgré l'urgence. |
| Vous parlez de l'an 2000 ; nous le préparons activement pour que les oubliés d'aujourd'hui ne soient pas les oubliés de l'an 2000. Nous lançons un grand mouvement de prise de parole, avec des ateliers d'écriture, pour remplir ce que nous appelons "les cahiers de l'espoir, le dire pour agir". Ils font désormais partie des initiatives officielles de l'an 2000. Leur but n'est pas seulement d'exprimer la misère mais aussi de rêver et penser l'avenir. Leur second objectif, c'est d'ouvrir à tous, exclus ou non, la possibilité de s'inscrire dans le réseau de solidarité. Enfin, des peintres, des metteurs en scène vont faire une traduction culturelle de toute cette parole retrouvée. |
| Une question revient en permanence dans les cahiers : le travail. Pour les jeunes, cette aspiration est telle qu'ils sont parfois prêts à travailler à n'importe quel prix. Ce n'est pas un hasard s'ils courent après les petits boulots, si nous recevons de plus en plus de demandes de départ pour partir à l'étranger avec la volonté d'y être utile. |
| Second constat à propos du travail : vous pouvez voir votre voisin partir tous les matins au boulot, sans savoir qu'il est dans une situation de grande précarité. Par exemple, qui sait que, sur 38000 agents de la RATP, 5 000 ont un arrêt-saisie sur salaire et plusieurs dizaines sont sans domicile fixe ? |
| Comment faites-vous face, quelles pratiques de solidarité mettez-vous en oeuvre ? |
| J.L. : Le problème du travail comme celui du logement sont deux domaines d'intervention très difficiles. Notre engagement est d'accompagner pour trouver du travail. Cela va de nos ateliers d'insertion pour réapprendre la vie, à se lever, arriver à l'heure... et ce n'est pas rien, jusqu'à mettre à disposition des journaux, à aider à bien se vêtir pour un entretien d'embauche et, parfois même, à prêter des vélomoteurs pour se déplacer. Nous faisons ensuite un effort particulier pour permettre la connaissance des droits. Cette activité de solidarité concrète est essentielle. C'est notre action pour une citoyenneté plus solidaire. |
| Comment l'orientation du Secours populaire évolue-t-elle ? |
| J.L. : Nous conservons bien entendu notre tradition de lutte pour les prisonniers politiques et syndicaux. Nous sommes fidèles à la solidarité au-delà des frontières. Nous y sommes très attachés car c'est une manière de participer à la lutte contre le poison du racisme. Nous venons par exemple de créer un réseau méditerranéen de la solidarité... Mais notre orientation, en France comme dans le monde, a évolué pour favoriser en permanence la participation des gens. Nous disons : entrée gratuite, sortie payante ! Ainsi, nous n'organisons plus de distributions alimentaires, mais des libres-services de la solidarité. Ce n'est pas une question sémantique. Les gens ne viennent pas dans une épicerie sociale acheter au rabais. Ils viennent dans un libre service dans lesquels ils font leurs achats comme tout le monde. Et ils participent financièrement, même très modestement. Cette formule nous semble la meilleure pour respecter leur dignité humaine. |
| Participation, dignité sont les maîtres mots de vos engagements. Est-ce sur cette base que vous constatez un afflux de bénévoles ? |
| J.L. : Certes, nos actions sont suffisamment marquantes et fortes de valeurs humaines pour rassembler du monde. Mais ce n'est pas la seule explication. Nous ne sommes pas loin d'atteindre le million de membres du SPF et ce qui fait la force de notre réseau de solidarité, c'est son indépendance totale. Nos statuts précisent que notre seule fonction est le développement de la solidarité matérielle, morale et juridique, dans l'esprit de la déclaration des droits de l'Homme et du citoyen. Notre association fait face aux conséquences des fléaux, pas à leurs causes. Ce n'est pas notre fonction. Par exemple, les opinions sur les causes du chômage sont tellement nombreuses que, si nous lançons un débat, nous ne serons pas d'accord. Par contre, si nous menons une campagne active pour venir en aide aux familles de chômeurs, il y a unanimité. Ce n'est pas de la naïveté. Ce n'est pas de l'apolitisme puisqu'on contribue quand même à éveiller les consciences. On nous reproche parfois de n'apporter avec une telle orientation, qu'une goutte d'eau dans l'océan. Mais tous ceux qui sont venus passer Noël avec le SPF, eux, ont eu un océan de bonheur. Sans nous, ils n'auraient rien eu. |
| Peut-on encore être optimiste quand on travaille dans une association humanitaire ? |
| J.L. : Quand on voit la joie des enfants qui découvrent le cirque, quand on voit leurs yeux qui, pour la première fois, voient la mer... il y a toutes les raisons d'être optimiste. |
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* Président du Secours populaire français. |
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Emmaus, un habitat pour les plus démunis Par Jackie Viruega
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Depuis quelques années, explique Xavier Vandromme, d'Emmaus, nous repérons chaque hiver, des gens qui ne se montrent qu'à ce moment. Ces sans-abri qui vivent solitaires ou à deux font surface quand la température des squatts devient intenable, quand la vie dans les "tuyaux" qu'ils occupent devient impossible. Ils sortent alors à la recherche d'un peu de chaleur, auprès des associations humanitaires.
Personne ne les connaît. Ils diffèrent des groupes de squatters organisés, revendicatifs. Ils diffèrent de ceux qui, même à la rue, perçoivent le Rmi et sont connus des services sociaux. Ce sont souvent des jeunes qui refusent tout. Ils ont quelquefois bénéficié d'aides, puis, pour des raisons mal définies, se mettent à tout refuser et se cachent. De quoi vivent-ils ? On les voit surtout à la fin des marchés en région parisienne ; on peut encore les apercevoir rendre de petits services aux concierges et aux commerçants. Leur caractéristique, c'est la solitude, parfois à deux. Ils ne communiquent pas, ne sont quelquefois plus en situation d'émettre un avis, a fortiori un projet. Combien sont-ils ? Environ 5 % des "200 000 à 400 000 personnes sans abri ou mal logées" que compte la France selon Emmaus (mais le recensement de 1990 indique 202 000 personnes exclues du logement.)
Association traditionnellement centrée sur l'habitat, Emmaus a créé depuis sa fondation en 1954 des hébergements d'urgence, des hôtels sociaux (à prix réduits pour des séjours provisoires), des centres d'hébergement et de réadaptation sociale, des accueils de jour, une société d'HLM, des communautés (110 en France et 350 dans le monde)... L'urgence aujourd'hui, explique Xavier Vandromme, est donc ce manque criant d'habitat digne pour les sans-abris. Les seuls lieux existants, toujours prêtés, sont des dortoirs ou d'anciens entrepôts. Certains ne veulent plus y aller et préfèrent encore la rue.
Il n'existe ni structures ni financements pour construire ou réhabiliter des centres d'hébergement d'urgence, comme dans d'autres pays européens. Les HLM ne disposent pas de budget pour en acquérir. Impossible d'accueillir les gens dignement aujourd'hui. Des habitats communs, comme de petits hôtels ou des groupes d'appartements, sont nécessaires. Emmaus propose de créer des pensions de famille, des auberges, des haltes, ces structures légères qui existaient autrefois, et qui existent encore ailleurs. Le seul modèle en vigueur, le bail, convient à la majorité, mais ne prend pas en considération une population minoritaire, en errance, difficile... Comme elle a proposé des accueils de jour, Emmaus demande ce genre d'habitat. C'est ainsi que l'association définit son rôle : "Ni association caritative liée à une église, ni organisation politique qui travaille sur les causes de la pauvreté, nous accueillons les démunis et cherchons des solutions immédiates. Nous conceptualisons notre pratique, nous informons, nous faisons des propositions." |