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Economie Par Fabien Maury* |
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| Après les paillettes et les strass du 1er Janvier 1999, voici l'euro sous les feux de la réalité. Retour sans fard sur un événement. |
| 1. Euro et crise financière |
| Loin d'être un facteur de stabilité dans le monde, la logique actuelle de l'euro a contribué au déclenchement de la crise financière (1). |
| En effet, pour développer systématiquement une croissance financière externe, l'Union européenne a, pour une part importante, aggravé l'insuffisance de la demande mondiale avec la limitation de sa propre demande interne, la hausse du chômage, la pression sur les salaires. |
| L'Europe a ainsi participé à lOEinflation des cours des actions et des obligations sur les places boursières mondiales. Cela a exaspéré les exigences de rentabilité des groupes, et l'utilisation des technologies informationnelles contre l'emploi au niveau planétaire. L'obsession de la baisse des coûts salariaux est ainsi le pendant de la subordination du crédit bancaire aux marchés financiers et de l'encouragement des placements financiers. C'est ce qui caractérise l'euro actuellement. |
| C'est dire l'importance du défi d'inflexions immédiates de la construction européenne jusqu'à une réorientation d'ensemble, notamment par la mobilisation, en coopération, d'un nouveau crédit à taux très abaissé de façon sélective pour la réussite effective des buts sociaux de formation, d'emploi, de protection et de promotion des salariés. |
| 2. Euro et politique économique |
| L'euro est fondé aujourd'hui sur une politique de restriction monétaire au nom de la lutte contre l'inflation, qui a pour but de favoriser l'attraction et le placement des capitaux financiers grâce à un taux de change élevé de la monnaie unique. C'est une cause essentielle du chômage massif et durable en Europe. |
| Wim Duisenberg a réaffirmé l'impératif pour la Banque centrale européenne (BCE) de la stabilité des prix pour assurer la confiance des investisseurs. Il a rappelé au gouvernement l'obligation de respect absolu du pacte de stabilité qui cadenasse les politiques budgétaires pour protéger la politique monétaire unique "d'un euro fort". |
| Bien sûr, il y a eu un changement de discours des gouvernements en France, en Allemagne depuis le sommet de Pörtschach, mais les programmations budgétaires pluri-annuelles confirment le pacte de stabilité. |
| Par ailleurs, les taux d'intérêt réel à court et à long terme, après une baisse légère, demeurent supérieurs au taux de croissance réelle. Surtout, cette baisse a été uniforme, au lieu d'être réservée sélectivement à des crédits pour des investissements créateurs d'emploi. Aussi, elle a surtout relancé les placements boursiers. |
| Toutefois, l'instauration d'une monnaie unique, même si elle n'a pas été conçue pour cela et est bien moins favorable, n'empêche pas, en soi, de choisir la voie de l'expansion monétaire. |
| 3. Deux pistes, crédits et budget |
| Ici, se pose la question décisive du refinancement de nouveaux crédits sélectifs des banques pour l'emploi par la Banque de France. Au niveau européen, il s'agit d'infléchir la politique monétaire jusqu'à la renverser. Cela renvoie bien sûr aux actions sur les crédits et les gestions au niveau des bassins d'emploi jusqu'au contrôle de la BCE par les parlements nationaux et européen, et le changement de ses missions afin de mettre l'emploi et la croissance en tête. |
| De même, il faut une orientation nouvelle des budgets et des dépenses publiques. Il ne faut pas craindre de faire du déficit provisoire ciblé sur les dépenses de développement des ressources humaines (formation, recherche, santé...) pour satisfaire les besoins immédiats, mais aussi pour relancer la croissance réelle, prévenir les difficultés jusqu'à réduire ultérieurement les déficits, la croissance supplémentaire générant de nouvelles recettes. Enfin, une harmonisation fiscale devrait chercher à taxer les placements financiers et les mouvements de fonds contre l'emploi. |
| 4. Euro versus dollar? |
| Il y a une sorte d'illusion, répandue avec la naissance de l'euro, que celui-ci va permettre un recul sans drame de l'hégémonie du dollar et l'établissement d'une domination harmonieuse, d'un "condominium" bipolaire, voire tripolaire : dollar, euro, yen. |
| Certes, au travers de l'aggravation des difficultés, la place de l'euro va sans doute augmenter dans les réserves des banques centrales, qui sont constituées jusqu'à présent à 60 % en dollars, et dans les grands portefeuilles privés. Ainsi, la Chine a annoncé son intention de basculer en euro à terme 40 % de ses réserves. Cette rivalité mondiale avec le dollar se traduit déjà par une énorme concurrence pour attirer les capitaux, et donc la pression sur l'emploi, les dépenses sociales de l'ensemble des peuples. |
| Cela n'a rien d'harmonieux, ni de tranquille. Il s'agirait plutôt d'abolir le privilège de super-monnaie mondiale d'une super-puissance que cela soit le dollar ou... l'euro. Afin d'assurer la stabilité internationale et le codéveloppement de tous les peuples, il est nécessaire d'avancer vers une monnaie commune mondiale permettant une croissance réelle supérieure et le développement des populations partout. M. Camdessus, le directeur général du FMI, a, à son tour, souligné le statut de monnaie internationale des droits de tirage spéciaux (2). |
| 5. Euro, emploi, social |
| La monnaie unique, en l'état actuel, pousse à la recherche d'ajustements conjoncturels par l'emploi, par les salaires, par le social et non plus par les taux de change. Pourtant, Dominique Strauss-Kahn et Oscar Lafontaine ont réaffirmé récemment la nécessité de préserver la stabilité des prix, l'assainissement des finances publiques tout en construisant un modèle social européen pour éradiquer le chômage. Les propositions de la Commission européenne d'adaptation des lignes directrices pour l'emploi révèlent aussi un certain aveuglement sur l'aspect illusoire et contradictoire d'une construction qui prétend vouloir faire beaucoup de formation pour élever qualifications et "employabilité" tout en baissant le coût salarial de l'emploi. |
| Et, face au très fort ralentissement prévisible en Europe et dans le monde en 1999, et à la montée des difficultés, une politique de "pactes sociaux" se développe pour maîtriser les risques sociaux. En Allemagne, en Italie, ces pactes visent surtout des modérations salariales, la flexibilisation du travail, la baisse des cotisations patronales. |
| Au bout du compte, les exigences sociales viennent se heurter à une construction monétaire préalable qui ne vise pas le financement de l'emploi-formation, mais la promotion des marchés financiers. |
| Tout au contraire, il s'agit, en prenant en compte les besoins des populations, de réinterroger la construction actuelle pour construire, à l'appui des luttes sociales et de conquêtes de droits nouveaux des salariés et des citoyens, une cohérence de politiques budgétaires et monétaires qui soit conséquente et efficace pour l'emploi-formation, l'Europe sociale. |
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* économiste, membre de la rédaction
de la revue Issues, 2, place du Colonel-Fabien, 75019 Paris. 1. Yves Dimicoli, "Une crise systémique" et Paul Boccara, "Face à la crise mondiale récente, un ensemble de mesures monétaires et financières cohérentes", in Economie et Politique, novembre-décembre 1998. 2. Des figurants habillés aux couleurs de l'euro devant le siège de la banque Paribas à l'issue de la parade des "24 heures de l'euro" organisée le 4 janvier à Paris. |