Regards Février 1999 - La Création

Arts du temps
Signé Hilsum

Par Christiane Baroche


De père en fils

Après des années dévouées et vouées à l'édition – il courait de race – François Hilsum a vu se rouvrir les portes d'anciennes amours, et s'offrir à lui la liberté d'en user, il a renoué avec la peinture étudiée dans sa jeunesse.

Depuis quelque temps, il joue, avec les acryliques qui autorisent la couleur à vif et la combinatoire de l'arc en ciel, avec le verre, la rapidité, en un raccourci technique qui n'est pas éloigné de l'impression finalement, puisqu'il peint sur une plaque de verre qu'il presse contre du papier à dessin. Les deux gestes opérés à des vitesses différentes, ménagent la surprise : cette peinture sèche vite, consentira-t-elle tout ou partie de ce qu'elle entendait représenter ? Quelle révélation ou quelle émergence abandonnera-t-elle au peintre ?

Hilsum, en connivence avec la sémantique, la plus ou moins grande vélocité de son désir, et les absorptions différentielles des papiers utilisés, Hilsum souffle coupé de surprise ou d'extase, intitule ce volet de son travail du nom superbe d'Apnées. Comment réagit-on devant ce que l'on crée, que l'on croyait créer plutôt, et qui soudain se laisse envahir par le Hasard ?... Quel magnifique symbole que cette montée des inconsciences acryliques entravant la respiration du peintre !

Dans la très importante exposition que François Hilsum présentait en octobre au Centre Pablo-Neruda de Bagnolet et, en ce moment à la Galerie 1900/2000 à Paris (1), on a pu voir des séries que la vastitude de l'espace permettait de montrer dans leur totalité. Par exemple, les Nuits, où les bleus approfondissent l'ombre brutalement rehaussée d'un éclair de lumière, celle frémissante d'un soleil à son couchant, ou de chaleur, celle d'un orage lointain.

Avoisinaient toutes les toiles consacrées aux poètes qu'il révère, Lorca, Aragon, où le flamboiement de certains camaïeux réclame une égale variance des éclairages et des angles de vues. Arborescence en particulier semble subir quatre saisons, selon qu'on le regarde de face ou de côté.

Devant la très étonnante suite des quatre Bérénice – dédiée au centenaire d'Aragon – il fallait user des sièges posés là, pour s'introduire, suivre et rejoindre la pauvre Reine de son triomphe à son abandon. La Bérénice 3, juste avant la mort blanche du désespoir, devenait pour les voyeurs égoïstes que nous sommes, une douloureuse chute aux abîmes, vertes comme les eaux sombres qui s'offrent aux amours contrariées. Je défie quiconque de ne pas demeurer figé dans l'amer constat des similitudes.

Ce qui très vite obnubile chez Hilsum, c'est le vertige, je suis même tentée par une vieille expression de chez moi, le revertigo. Devant les Mégapoles, devant des perspectives quasiment aériennes comme "Mobilité profonde, la vallée", on sent puis on sait que ce ne sont pas toiles en repos, elles exigent de bouger, de chercher la lumière, je me vois très bien baladant l'une d'elles d'un mur à l'autre selon l'humeur, d'une clarté d'un matin à l'obscurité du soir, je devine aussi que certains jours sans bonheur, elles m'engloutiraient bien si je n'y prenais garde, elles vivent, bon sang, voilà le mot que je cherchais, si simple, si évident.

Hilsum expose en février à la Galerie 1900/2000 à Paris, certains livres étonnants que son père, René Hilsum, avait rassemblés du temps où dans sa maison d'édition, le Sans Pareil (2), il publiait le premier livre de Marguerite Yourcenar. Lui, François, se déploiera en parallèle. Le père et le fils, lignée d'art s'il en fut, réunis enfin dans une même célébration.


1. Galerie 1900/2000, 8, rue Bonaparte, 75006 Paris, du 21 janvier au 28 février 1999.

2. Le Sans Pareil, créé en 1919, destiné à soutenir le mouvement surréaliste, accompagna un temps Dada. Dans les années 20, René Hilsum publia en "édition originale" Breton, Aragon, Soupault, Ribemont-Dassaignes, Eluard, Cendrars, Morand, Yourcenar.

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