Regards Février 1999 - La Création

Pléiade
Michaux , l'art poétique comme horizon

Par François Mathieu


La Bibliothèque de la Pléiade publie le premier tome des OEuvres complètes d'Henri Michaux, poète majeur de notre siècle. Grand voyageur avide d'espaces lointains, il arpenta longuement l'infini de son domaine intérieur, "l'Espace du dedans ".

 

Dans une conférence qu'il consacre en 1941 à un écrivain alors peu connu, Henri Michaux, l'enthousiaste André Gide dit : "Quel que soit un auteur, et si difficile soit-il [...], c'est toujours par le côté humain, le plus généralement humain qu'il sied de l'aborder. Une île ne se présente jamais ou presque, en falaises de tous côtés. [...] Les parois verticales, c'est par en haut qu'il faut les voir. Tant que nous restons à leur pied, elles découragent" (1).

 

Vers l'île Michaux, guidés par quelques textes phares

Aborder dans l'île Michaux n'était pas facile. Il y avait bien "un versant non abrupt par où pouvoir tenter son escalade"(2), quelques textes phares par-ci par-là dans telle anthologie ou tel manuel. Ignorants, mais admirateurs naïfs, nous récitions "Le grand combat" : "Il l'emparouille et l'endosque contre terre..." Sûr, le discret Michaux ne nous avait pas facilité l'accès : il publia beaucoup dans des revues et s'opposa, tant qu'il le put, à la publication de ses oeuvres dans des collections dites de poche. Voulions-nous lire, par exemple, Qui je fus, sa première oeuvre longue publiée chez Gallimard en 1927, parce qu'elle contient "Le grand combat" qui nous avait tant mis l'eau poétique à la bouche, il fallait se heurter à l'abrupt et sempiternel "non !" de quelque bibliothécaire impuissant(e) ou fouiller ad eternam dans les rayons ou les caisses de bouquinistes. Puis il y eut, au lendemain de la mort d'Henri Michaux (en 1984), cette sorte de libération mesurée qui fit que l'édition transgressa l'aversion de l'écrivain pour "le poche" (pourquoi ?) et que l'on put lire enPoésie Gallimard ou L'Imaginaire Gallimard ne fût-ce que Plume (3). Nous étions avides (à vide?) et en voulions toujours plus. Notre désir est maintenant en partie comblé avec le premier des trois volumes annoncés dans la Pléiade, qui composeront les OEuvres complètes, volume préparé par Raymond Bellour et Ysé Tran. Outre des écrits épars, encore plus inaccessibles jusqu'à aujourd'hui, ce tome I contient "Qui je fus", "Ecuador", "Un barbare en Asie", "La nuit remue", "Plume", "Lointain intérieur", "Peintures", "Arbres des tropiques", "Tu vas être père", "L'espace du dedans", "Epreuves-exorcismes" et le prestigieux "Peintures et dessins" déjà publié en 1946 aux éd. Point du jour, et qui marque le moment où Michaux, devenu pleinement peintre, tisse ce lien étroit (possible) entre son écriture (de Mes propriétés à Apparitions) et sa peinture.

 

"La poésie doit moins s'écouter que se faire"...

Aborder Michaux par le côté humain (au sens étroit du terme), c'est vouloir savoir qu'il naît en Belgique, à Namur, en février 1899, commence des études de médecine, pense devenir matelot quand pour cause de fin de guerre mondiale on désarme les bateaux, écrit à la suite d'un pari, voyage, côtoie des grands écrivains ou intercesseurs des lettres (Franz Hellens, dans la revue duquel, le Disque vert, il fait ses premiers pas ; Paulhan, Gide, Supervielle, Daumal, etc.) et meurt à Paris en 1984. Parlant de son pays d'origine, il garde cette espèce de désabusement dénonciateur, dont on ne sait s'il est matériau de destruction ou de construction de soi. D'un "moi". Michaux est déjà voyageur : la Belgique, lieu de naissance et d'enfance, est repoussoir-métaphore qui englobe le péché des origines parentales et géographiques, une campagne "qui clapote sous le pied, terre à grenouilles" (4), habitée par une "race de métis qui n'est ni Nord ni Sud ni rien, bon enfant, par-dessus tout, pas vedette pour un sou" (5), et donc lieu-tremplin par le biais du voyage. Ces phrases à l'emporte-pièce, il faut les lire comme on lit une hypothèse (préparatoire à quel problème ?) sur laquelle viennent se greffer des interrogations. Michaux constate dans la postface à Plume (1938) qu'"on est né de trop de Mères" ; nul doute, ce "on" est un "je", d'ailleurs, en complément de la perception de l'acte qui l'a projeté à la vie (créatrice), Michaux écrit dans ce même texte : "J'ai plus d'une fois, senti en moi des “passages” de mon père", tout en dénigrant ce dernier : "pour un enfant un père sera toujours moins intéressant qu'un cheval."

 

... "rendre habitable l'inhabitable, respirable, l'irrespirable"

Quel problème donc ? Celui d'un "moi", préalable à toute son écriture, d'un "moi" sans l'explication duquel il n'y aurait pas eu l'écrivain, le poète, le peintre, sans cette empoignade qui, absente, eût sans doute produit un écrivain aujourd'hui oublié. Michaux, écrivant "On n'est pas seul dans ma peau", revendique une multiplication du "moi" en lui. De même que la recherche de Michaux sur le "moi" débouche sur une éthique, sa réflexion sur la création poétique est une incitation pédagogique lancée, comme un écho à celui dont il revendiqua la filiation, Lautréamont ("La poésie doit être faite pour tous") Apparue dans "Mes propriétés" (publiées dans la Nouvelle Revue française en 1929), "cette expérience donc qui semble toute venue de l'égoïsme, j'irais bien jusqu'à dire qu'elle est sociale, tant voilà une opération à la portée de tout le monde" ; renouvelée dans la postface de Plume : "Lecteur, tu tiens donc ici, comme il arrive souvent, un livre que n'a pas fait l'auteur, quoiqu'un monde y ait participé. Et qu'importe ?/Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose./Entre eux, sans s'y fixer, l'auteur poussa sa vie./Tu pourrais essayer, peut-être, toi aussi ?"

On comprend ainsi l'art poétique de Michaux contenu dans l'Avenir de la poésie (conférence prononcée au congrès des Pen-clubs à Buenos-Aires en 1936) et dans Recherche dans la poésie contemporaine publiée la même année. "Forme exorcisante de la pensée, [...] elle va nous rendre habitable l'inhabitable, respirable, l'irrespirable" ; et si nous ne savons guère aujourd'hui ce qu'elle est, Michaux affirme, en résolument moderne qu'il est, qu' "elle devient surtout une méthode de recherche", et complète cet axiome par cet acte de foi : "La grande poésie appartiendra toujours à ceux qui ont cherché plus que la poésie, à ceux qui ont dominé ou dépassé la nature humaine, aux savants ou aux mystiques" ; sans oublier que "la poésie doit moins s'écouter que se faire", chacun devant "trouver sa poésie". On pourrait se dire que cette adresse à la majorité humaine, dont chacun est promu écrivain potentiel, est toute rhétorique. Mais un "faiseur" n'aurait pas tenu : il aurait manqué de sincérité. Michaux écrivit un jour cette phrase programmatique : "Quand un homme s'est mis en alexandrins il a beaucoup de peine à rentrer dans le civil."

 

"Quand un homme s'est mis en alexandrins il a beaucoup de peine à rentrer dans le civil"

La guerre de 1939-1945 allait rappeler à cet homme, pourtant en prise avec la réalité, celle de "l'humain, l'inhumain, la beauté, les maisons, les échafaudages, les ruines, les vieux, les jeunes, les bateaux, les restes de naufrages, les voiliers" (6), qu'il y avait des réalités (civiles) plus dures encore. Devant ces réalités, les réponses littéraires furent multiples. Il y eut la voix des "poètes de la Résistance", Aragon, Char, Eluard, Jouve, Moussinac ; celle des poètes prisonniers, Desnos, Frénaud. Michaux, lui, ne se départit pas de sa position discrète. Or, s'il voulut entrer en résistance, le gouvernement de Vichy eut tôt fait de lui rappeler sa belgitude et donc de l'assigner à résidence dans le Var. Et pourtant Michaux ne resta pas muet, comme en témoigne la Marche dans le tunnel, et plus largement Epreuves, exorcismes (1946) : "Les pensées, les propos étaient mitraillés. L'air même était devenu policier." Mais là aussi, Michaux fit encore de soi un laboratoire et, fort de son expérience, il prôna l'exorcisme, "réaction en force, en attaque de bélier [...] le véritable poème du prisonnier [...] à ceux qui vivent en dépendance malheureuse", soulignant toutefois que "la mise en marche du moteur est difficile, le presque désespoir seul y arrive".

On le voit, au-delà des plaisirs de la lecture, la présente édition nous aura permis de découvrir une oeuvre dont on savait fort peu qu'elle était si humaine.


Henri Michaux, OEuvres complètes, tome I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1584 p., 440 F

1. André Gide, Découvrons Henri Michaux, Gallimard, 1941.

2. André Gide, op.cit.

3. Henri Michaux, Plume précédé de Lointain intérieur, 1938, 1963, etc.

4. Etrange, mais je retrouve les mêmes mots chez un voyageur suisse qui, au XVIIIe siècle, séjourna à Worpswede, un village au nord de Brême qui, au début de notre siècle, allait accueillir temporairement Rilke et plus longuement les peintres Fritz Mackensen, Otto Modersohn, Fritz Overbeck, Hans am Ende et Heinrich Vogeler.

5. En Belgique, 1930 (ici p. 268)

6. Recherche dans la poésie contemporaine, ici p. 974.

retour