Regards Février 1999 - La Création

Cocorico
La littérature française autour du monde

Par Muriel Steinmetz


Entretien avec Yves Mabin*
Voir aussi 1968, 1983, 1998

Pendant que la vie littéraire française vit au rythme de la publication effrénée de milliers de romans, de textes de théâtre, d'essais de toutes disciplines, des hommes, avec ténacité, se chargent de les divulguer aux quatre points cardinaux de la planète. Rencontre.

 

La responsabilité de la politique française dans le domaine du livre à l'étranger vous incombe. Pouvez-vous en dessiner les axes ?

Yves Mabin : La politique de la Direction générale des Affaires culturelles consiste à divulguer à l'étranger la pensée, la recherche, la création française dans le support de l'écrit, qu'il s'agisse du livre ou des revues... Il y a plusieurs façons de procéder : envoyer, inviter, effectuer des échanges avec des éditeurs, des traducteurs, des bibliothécaires. Nous expédions des livres dans les bibliothèques françaises, à raison d'un million par an. Nous mettons en pratique une politique documentaire qui informe les milieux culturels de l'existence d'auteurs. Nous créons dans ce but des livrets bibliographiques. Cela dit, il me semble qu'il manque des livrets pointant les livres indispensables.Voyez, je suis responsable du Livre depuis dix ans et je constate en ce domaine une vraie carence. Les seules informations existantes viennent, pour la plupart, de la Bibliothèque nationale. L'autre source d'information, c'est évidemment la presse, quotidienne ou hebdomadaire. Mais elle reste en-deçà de ce qu'elle devrait faire. Les revues se cantonnent souvent à leur secteur. Si bien que nous n'avons qu'une information partielle, répétitive, qui élabore une critique souvent impressionniste de l'événement. Le gros défaut de la presse littéraire journalistique c'est la paresse. Les journalistes ne lisent pas assez de livres, peu, voire pas du tout. Par voie de conséquence, l'information concernant le livre, à l'étranger, n'est pas suffisante. Dans une ambiance générale de copinage et de laisser-aller, les bons auteurs sont balayés comme les autres. Nous avons donc créé ces livrets bibliographiques comme instruments de sélection. Pour couvrir la diversité française, nous faisons appel à des professionnels qui expliquent cette sélection en un texte de présentation. Dans un univers aussi divers que celui de la littérature, on fait appel à plusieurs personnes et tous les trois ans, on met à jour le livret pour être sûr que l'information, quoique partielle, passe bien. C'est une manière de diminuer les risques.

 

Qu'en est-il du roman avec cette exposition qui s'élabore depuis un an ?

Y.M. : Pour le roman, demande a été faite à Jean-Pierre Salgas et Alain Nadaud, qui avec Joël Schmidt, se sont chargés de la remise à jour. Ils présentent la scène du roman et expliquent la raison de leurs choix. En même temps que les livrets, on réalise des expositions documentaires avec affiches. C'est vrai pour le roman, mais aussi pour la philosophie et le théâtre. Les livrets sont tirés à 12 000 ou 15 000 exemplaires, donnés à nos partenaires culturels ; les expositions sont tirées à 7 000 ou 8 000 exemplaires et envoyées, à titre définitif, à tous nos centres et établissements culturels pour être montrées dans un département culturel.

 

Parlez-nous de cette exposition "1968-1983-1998 Romans mode d'emploi".

Y.M. : Jamais le roman français n'a été aussi vivant. Avant il y avait de grandes stars, qui plus est, dans un contexte mondial où la France avait la primauté. Nous avons aujourd'hui "contre nous" la grande littérature des pays révélée depuis la guerre. En outre, il n'y a plus d'école depuis le Nouveau Roman, lui-même artificiel puisque avec le temps il apparaît moins comme un mouvement que comme un moment littéraire. Je fais un aparté sur le phénomène Houellebecq et le bruit obscène fait autour de ses Particules élémentaires. Le phénomène sociologique qu'il charrie n'est que le symptôme de la grande misère de la critique française. Une manipulation, en partie économique, est ici présente, ainsi que la plus grande paresse. Ce qui signifie, au fond, que les journalistes de presse littéraire ne remplissent pas leur fonction. Moi, je veux convaincre des lecteurs, à l'étranger. On travaille pour eux. Il faut leur montrer qu'il y a, dans cette langue et dans ce pays, des livres qui ont une dimension internationale par leur contenu. Encore faut-il qu'ils sachent que ces livres existent. Nos expositions sont diffusées à l'étranger à titre gratuit. En France, elles sont vendues, sans profit. Les affiches de l'exposition comportent beaucoup de citations, afin d'inciter les lecteurs de l'expo à devenir lecteurs de livres.

 

Ces expositions, semble-t-il, sont montrées en France au compte-gouttes...

Y.M. : Il est regrettable que les bibliothèques publiques ou d'université, lesquelles sont informées, ne soient pas plus intéressées, car l'utilité de cette exposition serait grande, pour les lycéens comme pour les étudiants. Les bibliothécaires de la Ville de Paris ont parfois montré l'exposition par morceaux, comme s'il s'agissait de simples monographies d'auteurs. Nous parlons de Houellebecq, mais sans l'utiliser comme d'autres jusqu'à la corde. On ne veut appartenir à un monde de l'information où on donne plus d'importance à la mort d'une princesse inutile et à la tache de sperme d'un maladroit. Heureusement, il est des auteurs et des éditeurs qui y croient et aussi, encore, de vrais critiques.

 

On a parlé de blocage au Quai d'Orsay, du temps d'Hervé de Charette, concernant Tricks de Renaud Camus, un grand livre pornographique...

Y.M. : Il n'y a pas de censure depuis que je suis ici. Si je fais un porte-folio sur Bataille et pas une exposition sur lui, j'ai célébré Bataille mieux que les Français ne l'ont fait mais je ne peux le faire ouvertement dans certains pays. Et je ne suis pas assez arrogant pour imposer à Paris des images qui seraient à l'étranger un danger. Je respecte assez celui que je veux informer à l'étranger pour ne pas le mettre en danger. Notre pays, son administration, ont fait connaître des gens comme Levinas, Deleuze, Lacan, Derrida, Genet, Proust. Je n'ai pas d'exemple d'un seul acte de censure intellectuelle. Il faut aussi d'abord avoir la connaissance de l'autre et manifester du respect pour toutes différences, afin d'arriver à la bonne façon de transmettre le contenu d'une culture. Cela suppose de la pudeur. J'assume résolument. On peut être aussi violent avec une image qu'avec une mitraillette. Notre travail, c'est aussi de savoir comment faire pour transmettre quelque chose à des gens qui ont toutes les raisons de ne pas l'admettre.


* Directeur du Livre au ministère des Affaires étrangères. Yves Mabin est aussi auteur de poèmes, de nouvelles et de romans. Son dernier livre, paru en 1998 chez Grasset : la Tristesse du touraco.

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1968, 1983, 1998


Les Instituts français dans le monde, les bibliothèques de France et de la Ville de Paris présentent, depuis un an, une exposition sur la littérature française, "de la fin de Tel Quel au système Houellebecq", intitulée "1968-1983-1998 Romans mode d'emploi", clin d'oeil à Georges Pérec, "ce grand contemporain posthume", dit Jean-Pierre Salgas, commissaire de la manifestation, qui n'avance pas moins de cent fiches-affiches pour trente ans d'une vie littéraire intense, marquée par un furieux retour à la tradition, "vraie Restauration", face à une modernité menacée.

1968, 1983, 1998

Pourquoi ces dates ? 1968, correspond au début de la fin, 1983 représente la fin et la déroute de l'idée d'avant-garde, 1998, c'est évidemment notre époque. L'exposition est commandée par le ministère des Affaires étrangères et son directeur du livre, Yves Mabin, observateur aigu de l'édition, du milieu littéraire et de la critique françaises qui répond à nos questions. L'exposition mérite éloge, bien qu'elle ait du mal à trouver son souffle en France où les bibliothèques l'achètent au compte-gouttes, et qu'elle soit diffusée à titre gratuit à l'étranger. Originale par sa structure, elle casse tout programme monographique et présente "le champ littéraire selon Bourdieu, montré comme un puzzle selon Pérec". Les cent affiches, rédigées par Jean-Pierre Salgas, Anne Simonin et Jean-Didier Wagneur, s'attellent chacune à un ouvrage qui fit sens dans lesdites périodes, elles-mêmes divisées, au fil d'une critique nerveuse, en "nouveautés" et "traditions".

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