Regards Février 1999 - La Création

Lille, Palais des Beaux-Arts
Un Goya éclairé du dedans

Par Muriel Steinmetz


L'exposition Goya au Palais des Beaux-Arts de Lille est de dimensions modestes. Soixante oeuvres ou tableaux majeurs, des cartons de tapisserie, des portraits, des scènes religieuses, la série des Caprices, des scènes d'anthropophagie tirées des Cannibales, des natures mortes. Mais tout l'esprit du peintre y est.

 

Goya (1746, Fuendetodos, Saragosse-1828, Bordeaux) n'a pu peindre sans que le plus grand trouble éclaire ses toiles, tel le reflet d'un astre mort. Un peu de cette lueur-là irradie les salles. L'éclairage ainsi voulu n'a rien à voir avec l'usage dramatique de la lumière chez l'un des plus grands peintres, le seul de son siècle en Espagne, aussi haut que Velasquez. Mais la lumière de la science est présente avec ses découpes au scalpel. Certaines oeuvres, de longue date acquises par le Palais des Beaux-Arts, les Jeunes (1813-1820) et les Vieilles (1810-1812), montrées ici en majesté, sont, par ailleurs, en une "camera oscura", passées au crible de la radiographie, analysées sur des panneaux lumineux, révélant combien l'une n'est pas, comme on le crut longtemps, le pendant obligé de l'autre. Grâce à ce révélateur, savant en diable, on se croit loin de la peinture tout en s'y collant au plus près.

Etrange halte, face à ce Goya éclairé du dedans, lui dont le talent d'aquafortiste créa, justement, moins une lumière qu'un éclairage. On apprend de la sorte que le format des Vieilles a été agrandi à l'aide d'une bande ajoutée sur le tard. Quant aux Jeunes, elles appartiennent à la série dite de "La Forge", leur support en fait foi. Malgré la relative brièveté de l'exposition, le style de Goya se fait jour au fil d'un parcours qui, à peu de choses près, colle à la chronologie. Ne pas s'attendre à rencontrer les Majas, vêtues ou non, ni les Désastres de la guerre, chefs-d'oeuvre d'angoisse au poids de sang. Ce sont d'abord les cartons de tapisserie, d'un Goya recommandé au roi Charles III (lequel meurt en 1788) par le beau-frère qui s'est fait une belle situation et que Goya supplantera auprès des Grands, jusqu'à bientôt s'attirer les royales confidences de ces modèles pris en longues séances de pose. N'est-il pas promu "Pintor de camara" (peintre de la Chambre du Roi) en avril 1789 ? Belle promotion pour le fils d'un artisan doreur de Saragosse. L'ancien "majo" des faubourgs, qui joue du couteau dans les rues sombres, descendant de paysans basques et aragonais, s'acharne à percer malgré les échecs (deux à l'Académie royale de San Fernando) avant de devenir vice-directeur de la peinture de cette même Académie.

 

Du charmant artiste du 18e siècle, qui cherche à séduire...

En ses premières exécutions, Goya apparaît en un charmant artiste du XVIIIe siècle. Sa peinture, décorative par ses fonctions, tente encore de séduire. De ses tapisseries, commandées par le roi d'Espagne, aux fins de couvrir la salle à manger, la chambre et l'antichambre, la fameuse "Maison du Sourd", vingt ans plus tard, en constituera l'envers résolument négatif, car, dans la demeure du peintre, celle d'un homme de plus de quarante ans frappé de surdité, point de tapisseries, mais des scènes peintes à même les murs, hantées de fantômes. Point d'ombrelles, nulle comédie de cour, mais des figures de cauchemar, cannibales effroyables, corps enterrés vivants. Il ne décore plus. Il est dans l'ordre du cauchemar. Goya bâtit sa grotte, son cachot empli d'ombres. La folie, qui guette, semble suinter des parois de ce Lascaux singulier, où l'inconscient pactise avec la conscience la plus aiguë. Nous sommes loin des spectacles délicats qu'exige l'esthétique de son temps, importée par la France. Loin aussi de cet art de cour, propre à la monarchie, qu'il finit par fuir chez l'ennemi, à Bordeaux, dès lors que l'absolutisme de Ferdinand VII verrouille l'Espagne.

Pourtant, des scènes comme le Pantin, le Parasol ou Promenade en Andalousie donnent à penser que, dès cette époque, la trame va se purifier de ses tissus les moins nobles. Les personnages sont peints sur des fonds qui déjà s'absentent, tandis qu'une lumière théâtrale pose à terre les ombres. Malraux dira : "elles tournent." Les visages, comme aux yeux fardés, semblent surgir d'une fixité de masque qui glace toute la face. Les femmes à robes hautes, rigides, selon la mode d'alors, quoique fraîches de teint, se marionnettisent, comme si ce beau monde appartenait à un univers spectral inapte à imposer un sens perdu à la fureur du siècle, comme si les convenances désuètes étouffaient les visages crispés dans une blancheur d'agonie. Raideur de la poupée qu'on étrangle. Tout est construit sur des formes vides. La touche bégaie encore, dans un à peu près qui atteint pourtant son but. Le tout joue de la rapidité, comme si Goya, déjà, cherchait à saisir ce qui court sous la peau, fût-elle encore rose et poupine. Plus loin, dans d'autres salles, lorsque la chair se sera usée à la tâche de vivre, Goya, avec ses Vieilles, pour ne citer qu'elles, n'hésitera pas à racler la figure jusqu'à l'os, décourageant les traits de ces squelettes habillés de dentelle, de soie, avec leur escorte de mantilles, de broderies, de rubans. Grimaçantes hideurs qui invectivent en silence.

 

... à la lueur noire et aux heures d'épouvante des Caprices

Dans la seconde salle sont exposés des portraits, dont le célèbre Don Manuel Osorio Manrique de Zuniga, peint en 1788. Déjà le rouge inquiète la toile, tandis que, d'un fond de nuit, les yeux d'un chat, symbole des forces du mal, confère à la scène sa lueur fantastique. Sur la face du petit d'homme, traitée de manière réaliste, Goya a peint deux grands yeux obscurs où la nostalgie vrille le fond de la rétine. Le réalisme de la touche n'empêche pas de songer qu'une telle tristesse traduit celle du peintre, tôt rongé par la mort de ses enfants, à l'exception de son fils Javier. C'est aussi le portrait de la Reine Marie-Louise (1789, repris entre 1799 et 1801). Laide, intelligente. Goya, hostile au contour, traite le visage comme une pâte qu'il affine, chair rose et blanche, les yeux noirs, brillants, saisis depuis une pensée qui en eux s'agite et ressort à même les traits. De Goya, on a dit la cruauté des portraits, le jeu de massacre, par lui orchestré, des Grands d'Espagne. C'est qu'il n'idéalise jamais, tout entier pris entre deux fers : la fidélité au modèle et les lois de la peinture. Il ne corrige pas les défauts d'un visage pour faire beau ; le nez de la reine Marie-Louise, long comme une goutte d'huile, la bouche mince, les joues au poids discret, le teint légèrement couperosé. Tout y est, tout ressort. La cour en redemande. Et puis il sait, c'est là son génie, restituer les forces vitales d'un individu, son caractère visible à même la peau. Sur les traits, de manière impudique, il a mis ce qui, par instants, trahit l'être tout entier, ses turpitudes, son ambition, ses ratages. Un masque vivant qui montre sa face au lieu de la cacher.

Dans les peintures religieuses, rien ne retient vraiment, hormis quelques figures du démon au chevet d'un malade. Mais les Caprices retiennent aussitôt l'attention. Ils occupent une salle plongée dans la pénombre. En eux, la pointe du burin galope avec la pensée. Touche brève, nerveuse, exécution rapide. Présentés en 1799 à la devanture d'un marchand de parfum de Madrid, ils n'y restent pas plus de deux jours. C'est qu'on craint les foudres de l'Inquisition ou la Justice royale. Le peintre est depuis longtemps (en 1792) rentré dans sa chambre sourde. Il n'en sortira plus. Lui, qui était d'un naturel gai, sociable, devient amer et solitaire. Est-ce à dire que le contact, perdu avec le monde, ouvre sur un monde sans voix qui reste toujours à dire ? Rien n'est plus sûr. La date des Caprices est essentielle dans sa vie et dans l'évolution de son art. La crise de l'artiste se double de celle de l'époque avec les bouleversements politiques et sociaux qui, secouant la France, se propagent partout. Crise, enfin, de la conscience européenne, si violente en cette fin du XVIIIe siècle. Les Caprices traitent de thèmes moraux et fantastiques, savamment mêlés pour accentuer le trouble. Il faut méditer sur ces visages convulsifs à tout jamais déformés. Goya n'hésite pas à remplacer les têtes par des gueules de bêtes, âne, poulet plumé qu'on embroche. Avec lui, après Bosch, le monstre reprend du service dans l'Histoire. Le tout tient de la caricature, certes, celle des moeurs de son temps, mais ne s'y résume pas. Trop d'accents drainent un fantastique sous-jacent. Les regroupements sont toujours heureux ; les vieilles, proxénètes sans pudeur, ricanent de leur bouche sans dent. Les visages sont vides, l'oeil creux. La concision partout révèle le génie. Les moines, imposteurs d'un monde où Dieu vient de tirer sa révérence, se goinfrent sans vergogne. Les Caprices qui feront grand bruit dans le XIXe siècle qui s'annonce, nourriront en France toute une génération d'artistes. Dans leur lueur noire d'aquatinte, ces heures d'épouvante ne peuvent-elles aussi bien résumer, en cette fin de notre siècle, son sinistre bilan ?


"Goya, un regard libre", Palais des Beaux-Arts de Lille jusqu'au 14 mars 1999. Renseignements : 03 20 06 78 00. L'exposition sera ensuite présentée à Philadelphie, au Museum of Art, du 17 avril au 11 juillet 1999.

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