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Roman Par Gérard Streiff |
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Entretien avec Pierre Bourgeade* |
| Adam, fils de Rachel-Marie, semblait oublier d'où il venait. Mais la vie se chargea de lui rappeler ce précepte de la Torah, "Zahkor !", "Souviens-toi !". En un temps où l'antisémitisme relève la tête, les Ames juives, le dernier roman paru d'un auteur qui a toujours nourri son oeuvre de l'actualité, est important. |
| Pourquoi avoir fait le choix d'un tel sujet aujourd'hui ? |
| Pierre Bourgeade : Pour rester, d'abord, dans le droit fil d'un travail entrepris il y a trente ans puisque, dès le début, je me suis efforcé de mettre en jeu l'histoire que nous vivions, à la fois dans le roman et au théâtre. Ainsi, au théâtre, la guerre civile espagnole (Orden), l'Allemagne nazie (Deutsches Requiem), la chute du Mur (le 9 novembre) ; dans le roman, la division de l'Allemagne (l'Armoire) la déportation (le Camp), la torture en Algérie (les Serpents). Et combien d'autres projets n'ayant pu être menés à leur terme, notamment un Staline – grand sujet s'il en est ! – auquel s'intéressait Vitez... |
| Au moment où l'on célèbre partout dans le monde occidental, (comme si c'était le seul qui existait...) la fin de l'histoire et où l'Europe, bientôt fédérée sous la bannière américaine, s'apprête à faire table rase de son passé, il m'a semblé qu'il était bon de rappeler à la génération nouvelle (j'ai deux enfants : dix-huit, quinze ans) ce qui s'était passé pendant ces terribles années 30, 40, et en particulier ce qui était arrivé aux juifs, désignés comme sous-hommes par les nazis, et traités par eux comme tels. Comment, par exemple, un adolescent, en 1999, pourrait-il juger des principes et des paroles du Front national, s'il ignore à quoi tout cela peut conduire ? |
| Une dernière raison pour laquelle j'ai écrit les Ames juives est la situation actuelle d'Israël. Comme tout homme de "gauche", j'aime les Palestiniens, j'espère qu'ils auront une patrie, mais il n'est réellement pas de jour où je ne tremble en pensant à l'anéantissement possible d'Israël. Et qui maintient Israël vivant ? La parole écrite dans un livre – auquel d'innombrables Israéliens ne croient plus, au point qu'on a pu voir un jeune Israélien intégriste abattre, au nom de la Bible, pour la première fois dans l'histoire, un héros vivant d'Israël. Les héros modestes de mon roman sont déchirés, mais pas plus que ne l'est Israël lui-même, et pas plus que ne le sont, peut-être, au profond d'eux-mêmes, nombre d'Israéliens. |
| Peut-on faire du romanesque avec l'holocauste ? |
| P.B. : A mon avis, non. Je n'ai jamais pu voir, malgré la "bonne intention" qui les inspire, la Liste de Schindler, ni même le dernier film de Benigni, la Vie est belle, et je tiens Portier de nuit, le film où Liliana Cavani nous montre une prétendue ancienne déportée tomber amoureuse de son bourreau nazi, pour une abjection. Jamais plus je n'ai été voir un film de cette cinéaste, à jamais infestée pour moi par le relent nazi. Mais l'holocauste, s'il ne peut être représenté, doit au contraire inciter à la réflexion, à la méditation. On approche alors cet indicible par l'absence, comme le firent Alain Resnais et Jean Cayrol dans leur Nuit et Brouillard... ou par toute autre approche oblique, l'interrogation, l'évocation de souvenirs, etc., comme j'ai tenté de le faire dans ce livre. Rachel, la fille des malheureux déportés, se met à la recherche des photos, des noms, des lieux, des témoignages, afin de retrouver le secret d'un passé qui recèle sa propre identité. |
| Ce roman n'est-il pas aussi un roman sur l'identité allemande ? |
| P. B. : Comment pourrait-il en être autrement ? Comment un grand peuple – musicien, philosophe, poète entre tous – a-t-il pu, durant ces vingt-cinq ou trente années, devenir le peuple du génocide programmé ? |
| Lors de mon premier voyage en Allemagne, après la guerre, je fus stupéfait de voir que Dachau était situé dans une région riante, et très peuplée, à quelques kilomètres de Munich ! Il faisait donc "partie du décor" de la Bavière, région paisible, romantique, très catholique, dont les habitants ont la réputation d'être de "bons vivants", et dont les paysages sont souvent d'une grande beauté – le lieu où le nazisme a pris son essor. Comment ne pas s'interroger sur cela ? Est apparue, après la guerre, en Allemagne, une génération ardemment démocratique, passionnée de culture française, où je compte de nombreux et très chers amis. Mais, en d'autres esprits, un passé si récent n'est-il pas encore vivace ? En plusieurs régions, on signale aujourd'hui un regain de l'antisémitisme. Il convient donc de rester vigilants, de l'un et de l'autre côté du Rhin ! |
| Vous avez dit récemment : "L'essentiel, pour un écrivain, est d'arriver au mystère par la clarté." Qu'est-ce à dire ? |
| P.B. : C'est un point que j'avais développé, il y a quelques années, dans l'Infini, et qui m'est revenu à l'esprit l'autre jour, alors que je bavardais avec Philippe Sollers des Ames juives, et aussi de l'Argent, un recueil de brefs textes érotiques qu'il a publié, dans sa collection, ce même automne. Etaient avec nous les jeunes animateurs des éditions Tristram, Jean-Hubert Gailliet et Sylvie Martigny. Sollers, dont chacun connaît l'époque plus ou moins joycienne du discours-continu-ininterrompu (Paradis), fit une brève apologie du texte "elliptique" nous renvoyant au nouveau (et ancien) maître du genre, paraît-il, l'apôtre Saint Paul. |
| Rentré chez moi, j'ouvris le Nouveau Testament bilingue que je lis quotidiennement, bien sûr, et retrouvai sans peine "l'Epitre aux Ephésiens", où Paul énonça en quatre mots, il y a deux mille ans, ce qui semble devoir être (j'en suis persuadé depuis longtemps) l'art poétique du troisième millénaire : "Per speculum in inegmas". |
| De cette formule, en vingt siècles, on a proposé d'innombrables traductions. Pour moi, cette traduction est des plus simples : Par le miroir, l'énigme. Ça signifie, en matière littéraire (car la maxime est d'application quasiment infinie...) : c'est en reflétant la réalité de la manière la plus claire, comme le ferait un miroir, que l'on se trouvera au coeur du mystère humain. C'est vrai pour la vie des peuples (l'histoire), pour la vie de l'homme (le sexe) et pour la littérature elle-même. |
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* Ecrivain. Pierre Bourgeade a eu, l'an passé, le grand prix Paul Féval de littérature populaire, pour son roman policier
Pitbull, dans la collection Série Noire/Gallimard (137 p.). Cette même année 1998, il a publié une série de nouvelles érotiques,
l'Argent, dans la collection
l'Infini/Gallimard (88 p.,58 F) et les Ames juives, éditions Tristran (122 p., 79 F). Est annoncée la
sortie d'un nouveau polar, dans la collection Série Noire, intitulé
Téléphone rose. |